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INTRODUCTION

A. LE MANDAT

Dans le cadre du projet Metropolis, initié et financé par le ministère de Citoyenneté et Immigration Canada, des bilans des recherches canadiennes réalisées dans divers domaines concernant les relations ethniques ont été rédigés par Peter Li (sociologie), Don Taylor (psychologie sociale), Audrey Koyabashi et Lina Peake (études urbaines), Neil Swan (économie), Roderic Beaujot (démographie), et Mathew G. Yeager (criminalité et immigration).

Ces bilans, notamment ceux traitant de la sociologie et des études urbaines, référaient essentiellement à des travaux effectués par des auteurs des provinces canadiennes-anglaises et moindrement à des études et des textes d'auteurs du Québec. Un bilan des études et textes produits au Québec durant les vingt dernières années été commandé à Denise Helly le 12 août 1996 pour être remis le 30 septembre 1996. Le travail a été remis le 7 octobre 1996.

Vu le court délai de temps imparti, le mandat s'appliquait uniquement aux études "traitant de questions liées à l'intégration des immigrants et à la citoyenneté", ce dernier domaine étant défini comme l'ensemble des valeurs relatives à la société civile (démocratie, égalité des chances, libertés fondamentales) et les politiques du pluralisme culturel. Il fut convenu que seraient exclus les impacts de l'immigration sur l'économie et sur la démographie, thèmes couverts par les bilans existants.

Le texte n'est pas divisé selon les domaines de recherche dessinés par le Projet Metropolis, ni selon les disciplines académiques. Le plan adopté permet le repérage des études selon les champs d'intervention publique comme le demandait le mandat. Il cherche aussi à rendre compte des sphères d'insertion des immigrés et de leurs descendants au sein de toute société: économique, juridicoculturelle (égalité d'accès aux services publics et à l'école, et égalité de traitement), sociale (modes de participation privée et publique, institutionnalisée et informelle), symbolique (acceptation, citoyenneté, appartenance nationale). La logique du plan est la suivante:

I. Insertion au marché

  • Emploi, travail, consommation: francisation des adultes, taux d'activité, revenu, stratification et mobilité occupationnelles, discrimination systémique, programmes d'accès à l'égalité, segmentation du marché du travail, enclaves ethniques, conditions de travail, accréditation;
  • Habitat: distribution résidentielle, ghettos et quartiers ethniques, discrimination culturelle et racisme dans le logement.

II. Gestion publique de la différence culturelle ou égalité d'accès et de traitement dans les services publics, para-publics et péripublics

  • Services sociaux et de santé,
  • Services policiers et de justice,
  • École.

III. Insertion, participation, reconnaissance et appartenance

  • Structuration communautaire et institutions ethniques
  • Contribution artistique et culturelle
  • Participation politique
  • Identifications
  • Acceptation et rejet, attitudes et perceptions de la majorité culturelle et des minorités ethniques
  • Représentation des différences culturelle et phénotypique dans les médias,
  • Appartenance et reconnaissance

Vu le délai de temps imparti, un mois et demi, ce bilan et la bibliographie qui l'accompagne ne peuvent nullement prétendre à l'exhaustivité. L'un et l'autre ont été compilés à partir d'un corpus existant, constitué par Denise Helly en collaboration avec Francine Bernèche. Ce corpus avait été constitué en vue de la rédaction d'un bilan documentaire de la politique québécoise en matière de pluralisme culturel de 1977 à 1994 (Helly, 1996b). Il a été remis à jour pour inclure les travaux publiés en 1995 et 1996, et un bilan sectoriel a été très utile à cette mise à jour; il s'agit de:

Marie Mc Andrew et Maryse Potvin: Le racisme au Québec: éléments d'un diagnostic, Montréal, ministère des Affaires internationales, de l'Immigration et des Communautés culturelles, coll. Études et Recherches no 13, 1996, 183 pages).

B. PLURALITÉ CULTURELLE ET IMMIGRATION: TRAITS GÉNÉRAUX

Pour évaluer la différenciation culturelle de la population québécoise, nous ne disposons que d'un outil inadéquat, les données des recensements canadiens qui demandent aux résidents de s'identifier selon l'origine nationale, ethnoculturelle, ethnoreligieuse, voire même raciale1, de leurs ascendants. La teneur de ces statistiques officielles porte à superposer différence culturelle et ascendance généalogique, à ignorer les processus d'acculturation et de métissage culturel et à surévaluer la pluralité culturelle d'une population et d'une société. Seules des enquêtes de grande envergure permettraient de cerner les différences culturelles réelles et significatives entre résidents, mais elles sont inexistantes. Aussi la brève description qui suit comporte-t-elle le biais de toutes les données des recensements canadiens qui concernent l'orientation culturelle.

B.1. Les origines ethnoculturelles les plus anciennes et nombreuses

En 1991, la population d'origine ethnoculturelle autre que française, britannique ou autochtone au Québec est de 790 590 personnes; elle représente 11,7 %2 de la population québécoise. Ces personnes sont majoritairement d'origine européenne (61,7 %. Tableau 1) et celles s'identifiant plus spécifiquement comme italiennes, juives et grecques proportionnellement les plus nombreuses.
Historiquement, le premier courant migratoire d'origine non française ou britannique est composé de personnes juives, allemandes, polonaises, hongroises et ukrainiennes. Ces personnes arrivent durant les années 1880 puis, entre 1900 et 1920, sont rejointes par d'autres de même origine, ainsi qu'en faible nombre, par des immigrés italiens et grecs. Seules quelques centaines d'immigrés chinois et syro-libanais sont d'origine non européenne. Puis les années 1930-1945 correspondent à un très net ralentissement de l'immigration en raison de la Dépression et des hostilités en Europe, et une vague d'immigration suit la fin de la Deuxième guerre mondiale pour se poursuivre durant les années 1950-1960. Les groupes immigrés entre 1880 et 1920 voient leur nombre augmenter alors que s'amorcent deux nouveaux courants migratoires, l'un important, portugais, deux moins conséquents, antillais et espagnol. Par la suite, durant les années 1970-1980, arrivent en nombre important des personnes provenant de régions du Tiers Monde, particulièrement du Moyen Orient, du Maghreb, d'Asie de l'Est, des Antilles et d'Asie du Sud-Est (Tableau 2). Ce nouveau courant est généralement dénommé «nouvelle immigration».

Ce courant ne transforme pas radicalement le visage ethnoculturel de Montréal et ne fait qu'en diversifier le caractère cosmopolite; il n'est pas numériquement suffisant pour réduire le poids démographique des communautés im-migrées établies depuis la fin du XIXè siècle. Une remarquable cons-tante apparaît au Québec: les descendants des immigrés des années 1880-1960, majoritairement d'origine européenne, demeurent démographiquement les plus nombreux en dépit de l'accroissement des mariages interethniques3. Les personnes d'ascendance italienne, juive, allemande, grecque, polonaise, ukrainienne, chinoise4 et libanaise composent, en 1991, les groupes les plus nombreux au sein de la population d'origine ethnoculturelle autre que française ou britannique. À ce noyau histori-que se sont ajoutés les groupes portugais, antillais et espagnol durant les années 1950-1960 et, depuis une vingtaine d'années, les groupes vietnamien, indien et arabe.

B.2. La «nouvelle immigration»

L'augmentation des courants d'immigration en provenance du Tiers Monde s'amorce durant les années 1970-1975. En 1971, les pays d'Asie, des Antilles, d'Afrique du Nord, du Moyen-Orient et de l'Amé-rique latine ne sont pas représentés parmi les quinze principaux pays de naissance des immigrés du Québec, à l'exception de la République populaire de Chine (Tableau 2). Mais, en 1981, des pays du Tiers Monde (Haïti, Vietnam, Maroc, Égypte) ap-paraissent comme des lieux de provenance significatifs: 11,6 % des immigrants recensés en 1976 et 15,4 % en 1986. Et, à partir de cette date, les entrées des ressortissants de pays du Moyen Orient, du Maghreb, de Chine et d'Asie du Sud se multiplient. En 1986, les immigrés d'origine européenne représentent 56,6 % de la population immigrée de la province et ceux proven-ant des cinq régions du Tiers Monde 36,2 % (Tableau 3). Cette proportion augmente durant les années suivantes. En 1991, les personnes nées en Asie, en Afrique, dans les Antilles ou en Amérique latine et centrale composent 46,2 % de la population immigrée dont 22,3 % provient d'Asie, 10 % des Antilles et 8 % du Moyen Orient. L'évolution du courant migratoire vers le Québec est ainsi lente car, entre 1971 et 1991, l'Italie, la France, les États-Unis, la Grande-Bretagne et la Grèce demeurent au premier rang des pays d'origine des immigrants. Parmi les 15 principaux pays sources, la moitié fait encore partie du continent européen durant cette période.

En raison du changement du courant migratoire depuis 1970, la durée de résidence des immigrés au Québec diffère selon leur lieu de naissance. En 1991, 70 % ou plus de la population née en Italie, en Hongrie, en Grèce, au Royaume Uni, en Allemagne ou en URSS sont arrivés au Québec avant les années 1970. La proportion est de 50 % à 70 % dans le cas des personnes nées en Pologne, en Belgique et en France. À l'opposé, plus de 80 % de la population née au Sri Lanka est arrivée entre 1986 et 1991, ainsi que 63 % des personnes nées au Liban et en Iran, alors que le poids relatif des immigrés entrés entre 1986 et 1991 s'élève à 58 % dans le cas du Salvador et à 53 % dans celui de Hong Kong (Tableau 4).

Les raisons d'émigration des individus arrivant à partir de 1975-1976, notamment de 1979, date de l'exode de l'Asie du Sud-Est, déterminent le plus souvent leur statut d'admission et leur mode d'établissement au Québec. Nombre fuient une guerre ou un régime autoritaire ou désirent faire venir leur famille restée dans un pays en proie à des troubles politiques. Des 182 372 immigrants admis entre 1980 et 1988, année à partir de laquelle les niveaux d'immigration sont significativement relevés, 16,4 % sont des réfugiés, 35,6 % des personnes parrainées par des résidents, et 6,8 % des «parents aidés». Les individus admis au titre de «réfugié», de «parent aidé» et de la «famille» constituent 59 % du flux immigrant et les individus admis comme «indépendants», 41 %5. Ces derniers sont sélectionnés à la fois selon leur niveau de scolarité, leur expertise professionnelle, leur âge, leur connaissance linguistique et les besoins du marché de l'emploi, contrairement aux autres immigrés. La reprise économique amorcée en 1986 et l'augmentation du nombre d'admissions à partir de 1988 permettent néanmoins une croissance du nombre d'immigrants «indépendants» (Tableau 5). De 1989 à 1993, 46,6 % des immigrants admis au Québec sont des «indépendants».

B.3. La connaissance du français

Depuis plus de vingt ans, la connaissance du français par les personnes immigrées ne cesse d'augmenter dans la province, 50 % en 1971, 71,4 % en 1991. À cette date, il reste toutefois 173 300 Québécois qui ne peuvent pas communiquer en français, au nombre desquels se trouvent 40 400 allophones, i.e. des personnes dont la langue maternelle n'est ni l'anglais, ni le français. La proportion des femmes immigrées qui ne connaissent pas le français est plus forte que celle des hommes6. Elles sont majoritairement résidentes de la ville de Montréal, demeurent au foyer ou travaillent dans des secteurs économiques précaires. Par ailleurs, il faut noter que les quatre cinquièmes des allophones de la région métropolitaine résident sur l'île de Montréal. Cette région accueille, toutefois, un nombre d'allophones inférieur à celui connu dans les deux autres métropoles d'immigration du Canada. En 1991, Montréal comprend 14 % des résidents allophones du Canada, Vancouver 16 % et Toronto 40 %. La moitié environ de ces personnes résident au Québec depuis plus de dix ans.

La méconnaissance par des immigrés du français et de l'anglais n'est pas un fait sans importance. En effet, les personnes ne sachant parler ni le français ni l'anglais, ont tendance à se regrouper et à s'organiser en réseaux fermés pour faire face aux obstacles de leur insertion sur le marché du travail et au sein de la société globale. Cette forme d'insertion peut se perpétuer si elles n'ont pas accès à un apprentissage linguistique.

L'augmentation de 1971 à 1991 de la proportion d'immigrés connaissant le français tient à l'apprentissage de cette langue au Québec. En effet, depuis la fin des années 1970, l'entrée nombreuse de réfugiés en provenance du Tiers Monde et d'immigrants entrant au titre de la réunifica-tion de la famille a une conséquence: le nombre de nouveaux arrivants ne connaissant pas le français et l'anglais augmente. Une grande proportion des immigrants admis au Québec de 1980 à 1993 et ne connaissant pas ces langues sont des «réfu-giés», des «parents aidés» ou des individus parrainés. De manière globale, 40 % des immigrants admis durant les années 1980-1988 déclare connaître ni l'anglais ni le français, 24 % l'anglais ou le français et 12 % les deux langues (Tableau 6). Par ailleurs, la proportion d'immigrants connaissant le français diminue quelque peu à partir de 1989, passant de 36 % entre 1980-1988 à 34,6 % en moyenne entre 1989 et 1993. Pourtant, selon le Plan d'action de 1991 (Québec, 1991), l'objectif du Gouvernement est de recruter 40 % d'immigrants francophones d'ici 1995, soit de 45 % à 50 % d'immigrants «indépendants», les seuls assujettis à une sélection linguistique, les immigrants demandeurs d'asile politique et admis au titre de la réunification familiale étant sélectionnés selon d'autres critères.

Néanmoins, en 1991, des groupes d'immigrés majoritairement arrivés durant les années 1970-1980 présentent un fort pourcentage de membres déclarant pouvoir soutenir une conversation en français. Ce sont les groupes marocain (97,7 %), haïtien (96,8 %), vietnamien (78,4 %), cambodgien (76,9 %), chilien (90,6 %), salvadorien (79,3 %) et laotien (84,2 %) (Tableau 7). Ce fait peut tenir à une scolarisation ou à une socialisation en français dans le pays d'origine, ou à la mise en place de mesures de francisation pour les immigrants au cours des années 1970-1980.

Notes de l' Introduction

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Last update on 1998/01/25