L'étude de la participation au marché du travail d'immigrés et de leurs descendants pose la question de l'égalité des chances, quelle que soit l'origine culturelle, religieuse, sexuelle ou le phénotype des individus, et quels que soient l'occupation et le secteur d'activité qu'ils choisissent. Elle implique d'examiner les mécanismes d'allocation des places occupationnelles selon le capital humain ou d'autres facteurs, ainsi que les mécanismes de segmentation ethnique et de formation d'enclaves d'emploi ou de sous-secteurs d'activité réservés ou assignés au groupe culturel majoritaire ou à des minorités. Elle implique aussi l'analyse des formes de mobilité sociale connus des divers groupes culturels.
L'analyse de la stratification occupationnelle, actuelle ou passée, de la société québécoise selon le groupe culturel d'appartenance est peu avancée. Il en est de même des études de segmentation du marché du travail et de formation d'enclaves ethniques, ce dernier processus étant surtout abordé dans des cas historiques. Les études existantes sur les inégalités décrivent les conditions de vie et de stigmatisation de groupes immigrés défavorisés, souvent racialisés et arrivés depuis la fin des années 1970, mais elles ne décrivent nullement les modes de la reproduction structurelle des inégalités, selon laquelle, au fil des décennies et des mutations de la production, des groupes immigrés en remplacent d'autres au bas de l'échelle occupationnelle. Le fait que la main-d'oeuvre peu scolarisée, défavorisée, provienne actuellement du Tiers Monde et soit "racialisée" et assujettie à des brimades, empire sa condition socio-économique, mais le facteur premier de cette situation est la concentration de l'industrie manufacturière à Montréal, à laquelle s'est ajoutée celle des services. Ces deux sous-secteurs utilisent une main-d'oeuvre peu qualifiée, au sein de laquelle la population nouvellement immigrée a toujours été historiquement sur-représentée. Les études existantes ne décrivent pas non plus l'ensemble de la main-d'oeuvre provinciale. Quant aux études de mobilité sociale incluant des immigrés, elles sont absentes, comme au Canada anglais, où l'on en recense très peu. Enfin, les modes de consommation de biens et services par des immigrés et leurs descendants sont traités au Québec par une seule équipe, rattachée à l'université Concordia (Laroche, Hui, Kim et Joy); toutefois les données analysées sont rarement québécoises. À propos de cette omission d'un des aspects de l'insertion économique des immigrés, F. Vary (1990) de Publicité Martin rappelle le poids démographique des minorités ethniques sur le marché de la consommation et leurs habitudes particulières de consommation et d'achat. Il souligne la plus forte consommation par les membres des minorités, de cosmétiques, de vêtements, de produits naturels, électroniques et de luxe (bijoux, parfums, alcools), ainsi que que leur surreprésentation au nombre des propriétaires des résidences les plus coûteuses (idem : 78-79). Par ailleurs, selon les sondages CROP7 réalisés depuis 1991, les minorités ethniques dépensent plus pour l'achat de livres et fréquentent plus les salles de cinéma8, bibliothèques publiques et musées d'art, que les Québécois d'ascendance française9. Par contre, ils se rendent moins souvent à des spectacles10 de théâtre, de variétés, de musique populaire ou classique. Au total, cette fraction de la population provinciale représente chaque année un marché de 800 millions de dollars dans la région montréalaise. Ses dépenses équivalent à environ 30 % des dépenses de loisirs culturels effectuées dans cette région, soit à son poids au sein de la population de la métropole.
1.1. Pratiques discriminatoires
Les études et enquêtes sur la discrimination dans l'emploi au Québec sont très peu nombreuses11. L'examen des données de recensement et des études ne permet guère de conclure catégoriquement à une discrimination systémique, basée sur la culture, l'ethnie ou la race, car l'allocation des postes occupationnels apparaît déterminée par le niveau de scolarité et la connaissance du français. La discrimination systémique tiendrait plus à des facteurs historiques et structurels qui créeraient une segmentation ethnique du travail : encore une fois concentration manufacturière à Montréal, élargissement de la fonction publique durant une période où le flux migratoire était encore peu scolarisé et non -francophone, arrivée depuis la fin des années 1970 alors que le marché du travail est restructuré sous l'effet de l'automation, de l'informatisation et de la globalisation des marchés, spécialisation occupationnelle historique de certains groupes, syndicalisation plus avancée des secteur primaire et public.
Néanmoins, la discrimination à l'égard d'individus particuliers ou de personnes occupant certains emplois existe. La discrimination à l'égard des infirmières d'origine haïtienne est clairement mise à jour par la Fédération des infirmières et infirmiers du Québec (CRARR, 1992), comme celle à l'égard des chauffeurs de taxi de même origine. Au début de 1983, des incidents concernant des chauffeurs de taxi d'origine haïtienne principalement, amène la Commission des droits de la personne du Québec (CDP) à tenir une enquête publique et globale sur les allégations de discrimination raciale dans cette industrie à Montréal (CDP/Rochon, Perras et Lescop, 1984a, 1984b). L'enquête permet d'identifier des pratiques discriminatoires tant dans les opérations quotidiennes aux postes d'attente que dans celles de recrutement. De plus, les résultats du sondage effectué à la demande du Comité d'enquête montrent que la clientèle participe au maintien de ces pratiques12 (Bouchard, 1983a, 1983b).
Le même Comité d'enquête recommande que la réglementation du transport du taxi soit appliquée de manière plus vigilante et que les institutions publiques et parapubliques annulent tout contrat ou subvention aux associations de service violant les dispositions de la Charte des droits et libertés de la personne en matière de discrimination. Il souligne la nécessité d'adopter une approche globale de lutte contre la discrimination et, en conséquence, d'envisager l'implantation de programmes d'accès à l'égalité dans l'industrie du taxi.
Une autre étude analyse la perception et l'expérience du racisme par des immigrants haïtiens résidant dans la région montréalaise (Frenette, 1985)13. Elle présente des variations de pratiques discriminatoires selon les milieux de travail et les postes occupés. Celles-ci sont davantage présentes dans le secteur manufacturier, le taxi et les emplois non qualifiés que dans d'autres sous-secteurs d'activité. Dans le secteur manufacturier, la discrimination s'exerce surtout lors de l'embauche, mais la concurrence entre les travailleurs et les difficultés de communication créent également des situations de conflit. Enfin, une enquête menée en 1986-1987 sur l'insertion socio-économique de groupes ethnoculturels conclut à une discrimination en emploi des membres des minorités racialisées étudiées, soit celles antillaise, indochinoise et indopakistanaise (Ledoyen, 1992). Une autre étude montre cependant que la discrimination subie n'est pas une raison importante de la création d'une entreprise par un immigré, à moins qu'on estime que la non-validation de scolarité et d'expérience professionnelle constitue une forme de discrimination systémique (Helly et Ledoyen, 1994).
Des dirigeants ethniques interrogés dans le cadre d'une enquête sur les enjeux de la pluriethnicité au Québec (Labelle et Lévy, 1995 : 106-114) énoncent des opinions fort contrastées sur la question de la discrimination au travail. Pour les dirigeants haïtiens, celle-ci est une pratique courante qui, jumelée à d'autres facteurs, nuit considérablement à l'insertion économique des émigrés de Haïti, notamment des jeunes actuellement. Cette discrimination a, selon eux, un but clair : protéger les intérêts du groupe canadien-français. Néanmoins, les mêmes répondants estiment que les comportements et attitudes de travailleurs haïtiens ne facilitent pas les relations de travail (évitement de recherche d'emploi dans certains sous-secteurs ou entreprises , isolement de personnes d'autres groupes culturels ou immigrés, esprit de revendication).
Aux yeux des dirigeants ethniques italiens, la discrimination a été le facteur premier de la multiplication de petites entreprises lors des premières d'émigration en provenance de l'Italie. Actuellement, elle ne concernerait plus que les nouveaux arrivants, particulièrement ceux ne connaissant pas le français, mais subsisterait une concurrence nette entre groupes ethnoculturels pour l'accès aux postes de la fonction publique, réservés en réalité aux résidents d'ascendance canadienne-française. La position des dirigeants juifs et libanais est similaire. La discrimination à l'égard des personnes de leur origine respective serait quasi-inexistante, les immigrés juifs ayant connu une très forte mobilité sociale et les immigrés libanais détenant une haute qualification professionnelle. Les dirigeants juifs notent cependant une difficulté des personnes de cette origine comme d'autres origines minoritaires, à pénétrer les entreprises et institutions québécoises.
1.2. Statut sur le marché du travail
Le statut des immigrés et de leurs descendants sur le marché du travail donne d'autres indices de facteurs à l'oeuvre. Les caractéristiques socio-économiques et la répartition sectorielle de ces deux populations ont fait l'objet de plusieurs descriptions à partir des données de recensement (Audet, 1988; Proulx, 1979). Ces documents donnent sensiblement la même vue d'ensemble de la situation des travailleurs des minorités ethniques.
Selon l'étude de B. Audet (idem : IX-XIII), basée sur le recensement de 1981, les indicateurs socio-économiques sont, dans l'ensemble, plus favorables pour la population immigrée que pour celle née au Canada. Ces indicateurs le sont encore plus pour la population immigrée avant les années 1970, notamment pour celle née aux États-Unis et en Europe (sauf la Grèce et l'Italie). La population d'immigration récente, notamment antillaise et latino-américaine, présente, par contre, un profil socio-économique nettement moins favorable. Cette situation moins avantageuse est décrite dans des études non gouvernementales qui font le portrait statistique de minorités racialisées (Piché et Laliberté, 1987), notamment haïtienne (Piché, Larose et Labelle, 1983) et antillaise anglophone (Warner, 1983) et de réfugiés (Jacob, Lévy et al., 1994). Selon d'autres études, des groupes de femmes immigrées, colombien, haïtien, grec et portugais, connaissent aussi des conditions désavantageuses (Desrosiers, 1985; Labelle et al., 1987). Pour préciser les conditions socio-économiques des immigrés, divers indicateurs peuvent être observés.
1.2.1. Taux d'activité
Durant les années 1960-1986, le taux d'activité des immigrés demeure plus élevé que celui de la popu-lation active native, puis, durant les dernières années 1980, cet état de fait s'inverse (Tableaux 8 et 9). Le taux d'activité des immigrés varie considérablement selon le pays de naissance, en raison surtout de la structure par âge des groupes formés par des immigrés venus d'un même pays. En 1986, les immigrants venus des Philippines montrent le taux d'activité le plus élevé: 80 % (Tableau 8); en 1991, ce sont les immigrants venus des îles de La Barbade et de la Trinité qui participent le plus au marché du travail du Québec (Tableau 9). Cette année-là, le taux moyen d'activité des immigrés est inférieur à la moyenne provinciale dans le cas des groupes d'origine européenne, à l'exception de celui français.
Similairement, si le taux de chômage de la population active immigrée s'avère toujours plus faible que celui de la population native active durant les années 1960-1970 (Audet, idem : 6), il a tendance à augmenter dans le cas des immigrés arrivés depuis la fin des années 1970. En 1981, le niveau de chômage est plus élevé au sein des minorités racialisées, «visibles» selon la terminologie du gouvernement fédéral, que dans l'ensemble de la population montréalaise (Piché et Laliberté, idem : 21). En 1986, il est de 15,4 % pour la population immigrée dans son ensemble, et de 25 % pour celle arrivée depuis moins de cinq ans. En 1991, il se maintient à 15,2 %, soit à un niveau supérieur à celui de l'ensemble de la population née au Canada (11,6 %), et est plus élevé dans le cas des immigrés provenant de pays du Tiers Monde, de l'Europe de l'Est et de l'ex-URSS. Ces immigrés sont arrivés durant les années 1980 majoritairement, et quand venus du Tiers Monde, ils appartiennent à des minorités racialisées. Pour exemple, le taux de chômage des immigrés salvadoriens s'élève à 26,5 % en 1991, celui des immigrés dominicains à 26,9 % et celui des immigrés bulgares à 27 %.
Par ailleurs, les femmes immigrées, notamment celles entrées au titre de la réunification familiale (CCCI, 1988d) sont plus susceptibles que les hommes immigrés et les femmes natives, de connaître une difficile insertion socio-économique. Et, à l'égal des jeunes natifs âgés de 15 à 24 ans, les jeunes immigrés connaissent un taux de chômage élevé, notamment quand issus de minorités racialisées, sans que l'on sache si cela tient à leurs qualifications ou à des pratiques racistes.
1.2.2. Niveau de scolarité
Les immigrés sont en moyenne plus scolarisés que la population native. En 1986, 25 % environ d'entre eux ont fait des études universitaires, comparativement à 15 % des natifs, et au total, 41,7 % des immigrés âgés de 15 ans et plus, ont suivi des études postsecon-daires comparativement à 5,8 % de la popu-lation née au pays. Si l'on considère la période d'immigration, les immigrés des années 1978-1986 sont encore plus scolarisés. Des personnes arrivées de 1978 à 1982, 43,8 % disposent d'un niveau postsecondaire dont 26 % d'un diplôme universitaire, contre 34 % des études secondaires et 22,3 % des études primaires. Ces proportions augmentent dans le cas des arrivants des années 1983-1986 : 29 % des personnes immigrées durant cette période ont fréquenté l'université (Tableau 10) et cette tendance s'accentue entre 1986 et 1991: 32,6 % des nouveaux arrivants ont suivi des études universitaires (Tableau 11).
En 1991, la différence de scolarité entre les natifs et les immigrés est nette, même si les premiers atteignent plus souvent un niveau secondaire ou postsecondaire qu'auparavant: on compte 19,5 % de diplômés universitaires parmi les immigrés contre 13 % parmi les natifs mais 21,3 % des immigrés ont suivi des études postsecondaires non universitaires contre 26 % des natifs. La scolarisation des immigrés présente une bipolarisation, i.e. une surreprésentation de diplômés universitaires et d'individus n'ayant pas dépassé le niveau d'études primaires. De plus, si globalement la population immigrée est plus scolarisée que celle native, la population immigrée féminine ne l'est pas, car il existe un écart net entre les hommes et les femmes. Les femmes immigrées ayant uniquement un niveau primaire représentent 33 % de la population immigrée de 15 ans et plus, les hommes 25 %. Cependant, la population féminine immigrée demeure plus scolarisée que celle née au Canada: 13 % des femmes natives ont fait des études universitaires contre 20 % de celles nées à l'étranger.
1.2.3. Revenu moyen
Selon le recensement de 1986, le revenu total moyen de la population immigrée se situe à 18 379 $, soit 8,7 % au-dessus de celui de la population née au pays, lequel s'élève à 16 913 $ (Tableau 12). Les immigrés présentent des caractéristiques qui les avantagent par rapport à la population canadienne de naissance, âge et scolarité plus élevés et type d'occupation. En dépit du maintien des deux premières caractéristiques, cet écart de revenu moyen entre les deux populations diminue très significativement entre 1986 et 1991: 22 858 $ comparativement à 22 391 $ (Tableau 13)14.
Si on prend en considération la durée de résidence, ce sont les immigrés arrivés entre 1946 et 1970 qui ont en 1986 et en 1991 des revenus supérieurs à ceux des Canadiens de naissance. Les «nouveaux immigrants» des années 1970-1980 obtiennent par contre un revenu moyen inférieur, quand comparés aux natifs et immigrés arrivés avant 1970. Une nette polarisation de condition socio-économique existe parmi les immigrés; elle tient à la période d'immigration et au sexe.
On remarque ainsi un écart de revenu entre les immigrés européens et américains et les «nouveaux immigrants» en provenance des pays du Tiers Monde (Caraïbes, Amérique du Sud, Amérique Centrale, Asie du Sud-Est). Dans le classement de la population selon le lieu de naissance et le revenu, les pays d'où proviennent les nouveaux groupes d'immi-grants se situent au bas de l'échelle des revenus. Ce sont en 1986 Taïwan, la Chine communiste, El Salvador, le Guatemala, Haïti, le Laos (Tableau 14), et en 1991, El Salvador, le Guatemala, le Laos, le Bangladesh, Sri Lanka, Saint-Domingue (Tableau 15). D'autre part, les femmes immigrées disposent d'un revenu moyen inférieur à celui de leurs homologues masculins mais leur revenu moyen est supérieur de 6,3 % à celui des natives (Tableaux 12 et 13).
1.2.4. Langue de travail
La connaissance de l'anglais ou du français et l'utilisation de l'une ou l'autre langue dans le milieu de travail sont des facteurs importants au Québec de la distribution occupationnelle et sectorielle des immigrés. Mais la langue de travail des immigrés et de leurs descendants constitue un sujet peu étudié, car les données sont coûteuses à obtenir et le recensement canadien n'apporte aucune précision sur ce point.
L'adoption de la loi 101 a eu des effets sur la nature de la langue de travail des immigrés. En 1972, selon la Commission Gendron (Commission d'enquête, 1972), 14 % des travailleurs allophones, soit de langue maternelle autre que française ou anglaise, utilise le français dans leur poste de travail. En 1989, 31 % se trouve dans cette situation. Dans le cas des immigrants récemment arrivés, ce pourcentage varie de 40 % à 70 % selon le groupe ethnoculturel de référence (SEGMA-Lavallin, 1989). L'importance de l'utilisation de l'anglais ou d'autres langues s'explique par la forte proportion d'immigrés travaillant dans des petites entreprises des secteurs dits «mous» de l'économie (textiles, habillement, meubles), non assujetties à la loi 101 et dans lesquelles le personnel francophone est moins présent. Selon une étude de V. Da Rosa et R. Poulin (1986), la place de la langue anglaise sur le marché du travail qu'ils connaissent constitue un facteur important des choix linguistiques des immigrés, car l'apprentis-sage exclusif de la langue française ne leur permettrait pas une forte mobi-lité sociale. Les Italiens et les Portugais afficheraient ainsi une certaine préférence pour l'anglais comme langue d'enseignement par nécessité socio-économique.
Les résultats d'enquêtes par C. Veltman et C. Veltman et S. Paré sont similaires. La première (Veltman, 1985) montre qu'après quinze ans et plus de séjour au Québec, des groupes immigrés travaillent en français mais, plus fréquemment, en anglais. Tel est le cas des immigrés portugais qui méconnaissaient souvent l'anglais ou le français à leur arrivée et ont appris l'une de ces deux langues au Québec. La seconde enquête (Veltman et Paré, 1993), financée par le MCCI et réalisée en 1991 auprès de 1 456 individus immigrés durant les années 1980, confirme cet état de fait. Selon les résultats, 28,2 % des travailleurs déclarent que leurs employeurs ont exigé la seule connaissance de l'anglais au moment de leur embauche contre 38,6 % celle du français, et 36,3 % ont dû faire la preuve d'être bilingues (anglais et français). Le français est, toutefois, la langue principale de travail de près de la moitié (46,6 %) des immigrés actifs alors que l'anglais l'est de 27,8 % et les deux langues de 15,4 %. L'utilisation de trois langues, incluant une langue maternelle autre que le français ou l'anglais, est le fait d'un moindre nombre, 6,4 % des travailleurs interrogés (idem : 64-65).
Selon cette enquête, l'unilinguisme, anglais ou français, demeure, comme durant les années 1960-1980, la règle dans les milieux de travail d'environ les trois-quarts des travailleurs immigrés; le bilinguisme souvent exigé lors de l'embauche est en fait peu présent dans la pratique. Cependant, la participation au marché du travail durant les années 1980 semble induire une plus fréquente pratique du français comme langue d'usage dans la vie familiale et privée15: 19,5 % des immigrants actifs sur le marché du travail déclare parler exclusivement le français chez eux contre 6,0 % des inactifs (idem,).
Une autre étude16 financée par le MCCI, l'OLF et l'IQRC17 (Renaud, 1992; Renaud et Carpentier, 1993) traite de l'insertion linguistique d'immigrants arrivés entre mai 1989 et novembre 1989. Elle montre que la connaissance de l'anglais ou du français n'est pas un atout assuré pour un nouvel arrivant recherchant un premier emploi. De plus, il existe au Québec des filières de recrutement différentes selon qu'un immigrant obtient ce premier emploi en français ou en anglais, et le marché du travail francophone semble plus étanche que les marchés anglophone et allophone. En effet, un immigrant obtenant un premier, voire un second, emploi en français ne voit pas accroître ses chances d'en obtenir un second ou un troisième dans la même langue; la situation est inverse dans le cas de l'obtention d'un premier ou second emploi en anglais.
Le Conseil de la langue française lance en 1991 une enquête sur les pratiques linguistiques d'un échantillon de 3 750 travailleurs immigrés ou allophones nés au Québec (Monnier, 1993). Environ sept immigrés sur dix ne parlaient pas le français à leur arrivée au Québec, alors que lors de l'enquête, une proportion similaire le parle. 40 % l'a appris par lui-même, 29 % à l'école et 18 % dans un COFI. Le français est par ailleurs la langue de travail de 47 % des personnes interrogées, l'anglais de 28 % et l'usage mixte de ces langues et parfois d'une langue "d'origine" le fait de 25 %. Les facteurs favorisant l'apprentissage du français sont, selon Monnier, la provenance d'un pays de la francophonie ou latin et la composition linguistique des milieux d'insertion (quartier de résidence, pourcentage de francophones dans le milieu de travail). Encore une fois, l'influence de l'orientation linguistique du milieu de travail apparaît un facteur lourd des choix linguistiques des immigrés (idem : 177-183).
Par ailleurs, l'enseignement du français à des adultes fait l'objet de l'attention de quelques chercheurs -(d'Anglejan et al., 1978; d'Anglejan et Renaud, 1981, 1985; Painchaud, d'Anglejan et Vincent, 1982), alors que d'autres chercheurs identifient des problèmes structurels rendant l'organisation de cet enseignement peu efficace durant les années 1980:
a)
grand nombre d'acteurs: soit deux ministères (MCCI et MEQ) et trois paliers du système scolaire;
b)
absence de relation institutionnelle ou de suivi entre les responsables des cours de langue aux adultes d'institutions et d'organisations différentes (Archambault et Corbeil, 1982);
c)
mauvaise qualité de l'enseignement en raison d'un manque de personnel spécialisé et de méthodes adéquates et appropriées.
Les difficultés d'apprentissage sont aussi illustrées par une étude réalisée en 1984 auprès
d'immigrés et de réfugiés du Vietnam (Dorais, Pilon-Lé, Nguyen, Nguyen et Kaley, 1984).
1.2.5. Répartition par secteur et occupation
En 198618, la répartition selon les occupations de la population se déclarant d'origines autres que française, britannique et autochtone, permet d'autres constats. Selon une étude de données de recensement de 1986 (Boisjoly, Helly et Desrosiers, 1993)19, cette population est
Surreprésentée dans toutes les occupations de direction, à l'exception des postes de direction dans le secteur public où les personnes d'origine française se trouvent nettement en surnombre. Ce phénomène caractérise davantage les hommes que les femmes surreprésentées uniquement dans les emplois de «directeurs généraux».
Surreprésentée dans toutes les catégories d'emploi de pro-fessionnel, sauf celle de «profes-sionnel de santé». Si ce phéno-mène se révèle vrai tant pour les femmes que pour les hommes, il est plus marqué dans le cas des derniers.
Sous-représentée dans les emplois de semi-professionnel, qu'il s'agisse des hommes ou des femmes.
Sous-représentée dans l'enseignement primaire et secondaire, mais surreprésentée dans l'enseignement postsecondaire.
Par contre, on observe des différences à la fois entre les groupes sexuels et entre les origines dans le cas des autres catégories d'occupation. Les femmes d'origine autre que française ou britannique, contrai-rement à celles d'origine française, sont proportionnel-lement moins présentes, sous-représentées, dans toutes les catégories d'emplois de bureau, que ce soit comme secrétaires ou main-d'oeuvre non spécialisée. Elles sont surreprésentées, par contre, dans tous les emplois qualifiés de la vente et non qualifiés du secteur manufacturier, et moins présentes dans tous les emplois de service.
Dans les secteurs du bureau, de la vente et du secteur manufacturier, les hommes d'origine autre que française ou britannique se trouvent surrepré-sentés parmi les superviseurs et les emplois semi-spécialisés et qualifiés, et sous-représentés dans les emplois non qualifiés. Ce n'est que dans le secteur des services qu'ils sont surreprésentés à la fois dans les emplois qualifiés et non qualifiés.
A l'échelle du Québec, il existe donc une surreprésentation des membres des groupes ethnoculturels minoritaires d'origine immigrée dans le secteur manufacturier et une sous-représentation généralisée de ces mêmes personnes dans les emplois de l'agriculture, des mines et des forêts, de la construction et des transports. Apparaît aussi une surreprésentation des hommes de ces groupes dans les emplois qualifiés et hautement qua-lifiés à l'exception des emplois de semi-professionnel. Ainsi, ces hommes occupent en plus grand nombre que les hommes d'origine britannique ou française des em-plois du haut de l'échelle occupationnelle. Les femmes de même origine jouissent d'une situation similaire mais n'accèdent nullement en surnombre aux postes de direction et sont proportion-nellement moins présentes dans les emplois qualifiés et non qualifiés du secteur du bureau, occupés majoritairement par des femmes d'o-ri-gine française. Par contre, différence notable avec les hommes, elles occu-pent en surnombre des emplois non qualifiés du secteur manufacturier. De ces faits, les femmes d'origine autre que française ou britannique connais-sent dans leur ensemble une situation moins favorable que les hommes de même origine.
En ce qui concerne plus spécifiquement la population immigrée, l'examen de la distribution des occupations montre des traits similaires: absence relative dans les occupations des secteurs de l'agriculture, des mines et forêts et dans les emplois non qualifiés du secteur de la vente, surreprésentation dans toutes les occupations du secteur manufacturier, dans les emplois de superviseur des secteurs de la vente et des services, de professionnel et de directeur (sauf ceux de directeur institutionnel et étatique). De plus, femmes et hommes immigrés sont surreprésentés dans les mêmes catégories d'occupation: directeur général, professions libérales, professionnel des sciences naturelles et génie, enseignant au post-secondaire, superviseur dans les secteurs de la vente, des services et de la manufacture (Tableau 16) (Boisjoly, Helly et Desrosiers, 1992).
Cet examen montre aussi des surreprésentations particulières dans certaines catégories occupationnelles. L'une concerne les emplois d'enseignant du niveau postsecondaire: un quart de ces enseignants est immigré. Une autre est la surreprésentation dans la catégorie des entrepreneurs et des travailleurs autonomes, quelque 28 % des travailleurs immigrés de la grande région montréalaise en 1990 (Helly et Ledoyen, 1994), comparativement à 22 % des natifs20. Enfin, un dernier trait marquant est à répéter, la très forte présence des immigrés dans l'ensemble du secteur manufacturier où ils occupent 25 % des emplois. Simard (1995) montre comment des conditions particulières du secteur agricole en Suisse romande et allémanique, en Belgique et France durant les années 1970-1980 ont conduit des propriétaires exploitants de ces trois pays à s'établir en surnombre au Québec.
La répartition occupationnelle en 1991 confirme l'examen fait en 1986 (Tableau 17). Les proportions d'immigrés et de natifs par occupation et secteur d'activité demeurent similaires à celles observées en 1986. Les deux populations sont assujetties à la transformation du marché du travail qui multiplie les emplois de directeur, de professionnel et de semi-professionnel, et réduit les emplois du secteur manufacturier et des transports, mais ce changement n'affecte pas la surreprésentation des immigrés dans le secteur manufacturier et dans les emplois les plus qualifiés.
1.3. Représentation dans la fonction publique
Les recherches dans ce domaine sont toutes commanditées par des organismes gouvernementaux. Les documents rendus publics ( Lapointe, 1980; CLF, 1982; Grist, 1983; MCCI, 1983, 1993a) depuis le début des années 1980 concluent tous à une sous-représentation des personnes des minorités ethniques au sein de la fonction publique, selon une situation qui ne s'améliore pas avec le temps.
Toutefois, la comparaison entre les divers chiffres présentés dans ces documents appelle des réserves, car un problème majeur est non résolu, i.e. la définition des concepts de référence, «communauté culturelle» et représentation équitable. De plus, les sources et les méthodes varient d'une étude à l'autre. Par exemple,
a)
les relevés de 1979 et de 1982 sont réalisés à la suite de la distribution de questionnaires aux fonctionnaires qui, selon leur supérieur hiérarchique immédiat, correspondent à une définition préétablie de membres de «communautés ethniques minoritaires» (Tableau 23) (Lapointe, 1980; CLF, 1982);
b)
l'analyse comparative de la Direction de la Recherche du MCCI, effectuée par la suite, repose sur des compilations de données des recensements de 1971 et de 1981 (MCCI, 1983);
c)
l'examen de 1982 des dossiers de candidats concerne onze (11) concours de recrutement de la fonction publique, ouverts dans la région de Montréal entre le 1er juin 1981 et le 31 mars 1982 (Grist, 1983);
d)
les relevés du MCCI de 1988 et de 1993 s'intéressent uniquement au personnel régulier (MCCI, 1993a).
Les deux premières analyses (a. et b.) adoptent la même définition opérationnelle du concept de «communauté culturelle»: langue maternelle autre que le français ou lieu de naissance à l'étranger. La troisième (c.) choisit comme critère le statut d'immigrant pour les candidats nés à l'étranger et, pour les citoyens canadiens, le fait de ne pas connaître le français ou de le connaître tout en ayant une autre langue d'usage (sauf l'anglais). Les relevés présentés par le MCCI (d.) portent sur l'ensemble des personnes d'origine autre que française, britannique ou autochtone, nées au Québec ou à l'étranger.
Selon l'enquête de 1979, menée à des fins d'inventaire (Lapointe, idem), les membres des «communautés culturelles» représentent 2,7 % de l'effectif global de la fonction publique; puis l'inventaire effectué en 1982 et adoptant la même méthodologie indique une légère baisse à 2,5 %. En utilisant les données de recensement sur la langue maternelle ou le lieu de naissance, le document du MCCI de 1983 fournit une proportion plus élevée, soit 6,3 % en 1971 et 5,4 % en 1981. Selon ses auteurs, la différence observée avec les chiffres des inventaires de 1979 et de 1982 serait attribuable au fait que ceux-ci sous-estiment le nombre de fonctionnaires issus des «communautés culturelles», car ils confient leur identification aux chefs de service.
Les résultats tirés de l'examen des dossiers de candidature pour l'année 1981-1982 (Grist) concordent avec ceux des inventaires de 1979 (Lapointe) et de 1982 (CLF), dans la mesure où moins de personnes immigrées de langue maternelle non française apparaissent recrutées ou admissibles que de personnes de la population de référence. Les membres des «communautés culturelles» représentent 4,7 % des dossiers de candidature échantillonnés et constituent 1,2 % des personnes déclarées aptes à occuper un poste dans la fonction publique21.
Les résultats de l'inventaire de 1988 font état de la même faible présence qu'en 1979, et cet état de fait est confirmé par une étude de la segmentation du marché du travail québécois. En 1986, nombre de groupes d'ascendance immigrée autre que française ou britannique sont absents de l'administration publique à tous les échelons d'emplois existants, et les groupes présents demeurent sous-représentés par rapport au groupe francoquébécois (Boisjoly, Helly et Desrosiers, 1992). Les relevés d'effectifs de 1988 et de 1993 corroborent à nouveau cet état de fait tout en mettant à jour une détérioration de l'emploi des minorités au sein de la fonction publique québécoise depuis les années 1960: 6,3 % en 1971, 2,1 % en 1993 (MCCI, 1993a).
Pour conclure à une telle sous-représentation, il est de coutume de comparer la proportion des personnes des minorités sur le marché du travail et leur proportion au sein de la fonction publique. Un indice de représentation (MCCI, 1983 : 2) est calculé en rapportant le pourcentage de personnes issues de ces minorités dans un secteur particulier d'activité économique à celui de leur participation au marché général du travail (20,9 % en 1981 par exemple). Un indice de 1 correspondant à une représentation «parfaite», l'indice de 0,26 calculé pour le secteur de l'administration publique québécoise en 1981 montre une nette sous-représentation.
Pour sa part, l'analyse statistique des données du recensement de 1981 fournit des résultats sur la représentation des membres des «communautés culturelles» dans d'autres secteurs: 21,1 % dans le réseau de l'Éducation, 16,9 % dans celui des Affaires sociales contre 5,4 % dans la fonction publique. Si l'on combine ces résultats, les individus issus de ces dites communautés sont légèrement sous-représentés puisqu'ils composent 17 % du personnel comparativement à 20,9 % de la population active de 1981. Leur indice de représentation est de 0,81. Cet indice global, valable pour le secteur public et parapublic québécois, est supérieur à celui de l'administration fédérale au Québec (0,65) et nettement plus élevé que celui de l'administration municipale (0,45) (MCCI, 1983).
En 1988, le pourcentage des mêmes individus au sein du personnel varie de 2,5 % pour le ministère de la Main-d'oeuvre et de la Sécurité du revenu à 15 % pour celui du Tourisme et 9 % au MCCI. Dans la plupart des ministères et organismes, cette proportion se situe autour de 3 % et au sein du gouvernement lui-même à 2,1 %. Les progrès réalisés par rapport aux inventaires réalisés en 1979 et 1980 sont inexistants (MCCI, 1993a).
Grist avance comme explication qu'il est plus difficile pour nombre d'individus immigrés de faire reconnaître leur compétence et leurs aptitudes que ce ne l'est pour la population de référence. Une étude sur les raisons de création d'entreprises par des immigrés montre le même fait; les pertes de statut occupationnel connues des immigrants en raison de la non-reconnaissance de leurs diplômation, expertise et expérience de travail durant les premières années de séjour sont des aspects majeurs de leurs difficultés d'insertion au marché du travail dans le secteur privé. Une étude montre que c'est en raison de ces difficultés, que des immigrés souhaitant obtenir un emploi salarié au Québec, créent leur propre emploi et deviennent de petits commerçants ou entrepreneurs (Helly et Ledoyen, 1994).
1.4. Les facteurs de la distribution occupationnelle
1.4.1. Âge et scolarité
Le niveau de scolarité a un rôle déterminant dans l'allocation des places occupationnelles au Québec. De multiples recherches ou compilations commentées l'ont mis à jour (Ouellet, 1978; Dorais et al. , 1984; Lamotte, 1985, 1992; Neill, 1985; Da Rosa et Poulin, 1986; Dionne, 1986; Audet, 1987; Pham-Nguyen 1987; Gagné 1989; Pao-Mercier, 1981; Teal, 1985; Ledoyen 1992; Boisjoly, Helly et Desrosiers, 1992; Helly et Ledoyen, 1994; Renaud, Desrosiers et Carpentier, 1993; CCCI-Manègre, 1993).
Vu ce rôle du niveau de scolarité, ce sont les adultes de 35 ans et plus qui détiennent les meilleurs emplois et perçoivent les salaires les plus élevés. Mais vu le poids tout aussi déterminant de l'expérience professionnelle, les groupes ethnoculturels comprenant un fort pourcentage de personnes âgées de 45 ans et plus (immigrés de l' Europe de l'Est et du Sud des années 1950-1960) détiennent, à scolarité égale, des emplois qualifiés en plus forte proportion que les groupes d'immigrés arrivés depuis les années 1980, et, la scolarité étant également contrôlée, ils perçoivent de plus hauts revenus (Boisjoly, Desrosiers et Helly, idem).
Dans le cas de nouveaux arrivants, l'âge à l'entrée au Québec apparaît un facteur conditionnant le mode d'insertion au marché du travail. Ce sont les personnes de 25 à 35 ans qui ont le plus de chances d'accéder rapidement à un emploi stable et non celles plus jeunes; les premières détiennent à la fois une scolarité terminée et une expérience professionnelle. L'étude d'Ouellet (1978) et deux enquêtes (Deschamps, 1987;Renaud, Desrosiers et Carpentier, 1993) illustrent cet état de fait. Au nombre des réfugiés "indochinois" étudiés par Deschamps durant leurs trois premières années de séjour au Québec, ce sont les plus jeunes qui connaissent les plus grandes difficultés d'emploi et qui tentent de parfaire leurs qualifications en retournant aux études. Selon l'enquête ENI, si les immigrants âgés de moins de 40 ans trouvent plus rapidement un emploi que les autres, leur stabilité en emploi se révèle néanmoins plus faible que celle des immigrants plus âgés. D'autres recherches montrent comment la marginalisation par l'âge que subissent les jeunes sur le marché du travail depuis les années 1980 rend encore plus précaire la situation des jeunes des minorités racialisées (Jacques, Voltaire et Bourjolly, 1985; Chicha-Pontbriand, 1990).
Une autre enquête touchant les raisons de création d'entreprises par 203 entrepreneurs immigrés (Helly et Ledoyen, 1994) montre à l'inverse que l'arrivée à un âge avancé, soit plus de 45 ans, constitue un handicap majeur d'insertion en emploi et conduit à l'ouverture d'un petit commerce ou d'une entreprise de services non spécialisés.
1.4.2. Origine ethnoculturelle
La question de l'éventuelle existence d'enclaves ethniques d'emploi et de leurs fondements n'est pas un sujet très souvent abordé au Québec. Le premier, Bruno Ramirez (1987) a documenté les réseaux d'emploi et les modes d'accumulation des patroni italiens au tournant du siècle à Montréal; Helly (1992) a montré comment les immigrés cantonais de la même période ont du et ont su utiliser leurs ressources culturelles pour contrer la discrimination raciale institutionnelle et organiser un marché de services inexploité jusqu'alors (buanderie). Pao-Mercier (1981) a illustré les effets désavantageux d'un marché d'emploi ethnique, chinois, durant les années 1980, qualifiant ce dernier d'" ethnic trap". Shiu Ching Chiang a fait de même (1978a,b).
Le statut sur le marché du travail peut aussi être observé en fonction de l'origine ethnoculturelle déclarée. Selon l'étude d'Audet (idem : IX-XIII), basée sur le recensement de 1981, les indicateurs socio-économiques sont, dans l'ensemble, plus favorables pour la population immigrée que pour celle née au Canada. L'auteur établit cependant des distinctions selon la période d'immigration et la région d'origine: ces indicateurs sont plus favorables pour la population d'immigration ancienne, surtout pour celle née en Afrique (Égypte en particulier), aux États-Unis et en Europe (sauf la Grèce et l'Italie), alors que la population d'immigration récente, et, parmi celle-ci les immigrants antillais et latino-américains, présentent un profil socio-économique nettement moins favorable.
Cette situation est précisée par des recherches qui utilisent une méthode comparative auprès, pour l'une, de quatre groupes d'immigrées (Labelle, Turcotte, Kempeneers et Meintel, 1984; 1985; 1987), pour une autre, de membres de huit groupes minoritaires (Ledoyen, 1992), et pour la dernière, de l'ensemble de la population active québécoise distinguée selon 22 origines ethnoculturelles et 21 lieux de naissance (Boisjoly, Helly et Desrosiers, 1992). Ces études et d'autres (Lamotte, 1985, 1992; Merlet, 1986) montrent une insertion occupationnelle hiérarchisée selon l'origine ethnoculturelle (et aussi le sexe).
Selon les données du recensement de 1986, les postes de direction sont majoritairement occupés par des personnes originaires des pays de l'Europe du Nord et des États-Unis, Britanniques, Alle-mands, Américains, et en moindre proportion, par d'autres venues de l'Inde et des Antilles. Ces individus, ainsi que d'autres d'origine juive ou arabe, sont surreprésentés dans les emplois de professionnel et de directeur (Boisjoly, Helly et Desrosiers, idem). Des différences d'âge, de qualification, d'expérience de travail et de connaissance linguistique (bilinguisme) expliquent l'insertion occupationnelle favorable de ces individus. L'évolution de la structure de l'emploi et la mobilité occupationnelle des francophones à partir du milieu des années 1970 sont d'autres facteurs d'explication, comme la modification du niveau de scolarité de certains flux migratoires, antillais notamment, durant les années 1970.
1.4.3. Période d'immigration
En 1986, les immigrés occupant les emplois de directeur et de professionnel sont, pour 85,3 % d'entre eux, arrivés au Canada durant les années 1946 à 1977; comparativement, 10,7 % seulement sont arrivés entre 1978 et 1986. Ces proportions sont similaires dans le cas des immigrés ayant des emplois dans le secteur manufacturier si l'on tient compte de l'évolution de la structure de l'emploi: 74,6 % sont arrivés au Québec entre 1946 et 1977 contre 24,1 % après 1977 (Tableau 18).
Autre facette de l'insertion différentielle des immigrés, en 1986, 14 % des individus arrivés entre 1946 et 1966 occupent un emploi de direction contre 7 % des individus arrivés de 1978 à 1986, et la part des immigrés arrivés entre 1946 et 1966 et employés dans des emplois peu qualifiés des services et de la fabrication, s'élève à 27 % comparativement à 40 % environ des immigrés entrés entre 1978 et 1986 (Tableau 19). En 1991, ce dernier écart se creuse. Près de 50 % des nouveaux arrivants de 1986-1991 trouvent un emploi dans les services ou le secteur manufacturier (Tableau 20). Ainsi, la part des immigrés accédant à des emplois de semi-professionnel, de professionnel et d'enseignant diminue, alors que celle des travailleurs du secteur manufacturier augmente en dépit d'une baisse générale de ces emplois sur le marché du travail. Pourtant le niveau de scolarité des immigrés augmente durant les années 1986-1991, demeurant toujours supérieur à celui des natifs.
Malgré un niveau de scolarité moyen plus élevé que celui de la population native, les immigrés des années 1980 semblent donc avoir plus de difficultés que leurs prédécesseurs à accéder aux emplois qualifiés. Une segmentation du marché du travail apparaît de plus en plus nette au Québec en raison de la concentration manufacturière à Montréal et du faible niveau de création d'emplois durant les années 1980. Les immigrés se trouvent sur-concentrés dans les secteurs «mous», fortement concurrentiels, où une protection syndicale est moins assurée et les conditions de travail moins favorables, et ce sont en 1986 comme en 1991, en majorité de nouveaux arrivants qui occupent les emplois dans ces secteurs. Les immigrés arrivés durant les années 1940-1960 connaissent un meilleur sort; ils ont largement accédé à des emplois très qualifiés en dépit souvent d'un plus faible niveau de scolarité. La croissance de l'emploi et le plus bas niveau moyen de scolarité des natifs durant ces années les ont avantagés. En raison de cette différence d'insertion au marché du travail, la segmentation ethnique tend à devenir raciale depuis les années 1980. La faible présence des immigrés et de leurs descendants dans la fonction publique québécoise accentue ce double caractère.
Les effets de cette évolution du marché du travail et conséquemment de la période d'immigration et des politiques de sélection, ont été mis à jour par plusieurs études (Labelle, Larose et Piché, 1983; Dorais et al., 1984; Lamotte, 1984; Lamotte et Messier, 1986; Bernèche, 1983; Dorais, 1989; Labelle et Kempeneers, 1989; Boisjoly, Helly et Desrosiers, 1992).
1.4.4. Sexe
Si comparativement aux personnes d'origine française ou britannique, il existe une surreprésentation des femmes et des hommes d'autres origines ethnoculturelles, immigrés ou natifs, dans certaines occupations du haut de l'échelle (Boisjoly, Helly et Desrosiers, 1992), les femmes issues de ces groupes sont aussi surreprésentées dans les emplois non qualifiés du secteur manufacturier, notamment celles arrivées depuis quinze ans et appartenant aux minorités racialisées. Cette situation a été amplement documentée depuis les années 1970, particulièrement dans le cas des femmes haïtiennes (Bernèche, 1983; Dorais et al., 1984; Lamotte, 1985, 1992; Larose 1985; Neil, 1985; Piché 1989; Boisjoly, Desrosiers et Helly, 1992; Ledoyen, 1992). Toutefois cette situation ne signifie nullement que les femmes s'identifiant à un groupe culturel minoritaire, natives ou immigrées, connaissent une situation socio-économique inférieure à celle des femmes d'origine française (CCCI-Manègre, 1993; Boisjoly, Desrosiers et Helly, 1992). Celles-ci sont par exemple surreprésentées dans les emplois non qualifiés de bureau. En termes de revenu, une fois contrôlée la scolarité, on ne peut conclure à un avantage net en leur faveur (Boisjoly, Helly et Desrosiers, idem).
1.4.5. La connaissance du français et de l'anglais
Toutes les études réalisées depuis les années 1960 montrent que la méconnaissance du français et de l'anglais constitue un handicap majeur sur le marché du travail québécois (Veltman et Boulet, 1980; Lamotte, 1985; Da Rosa et Poulin, 1986; Deschamps, 1987; Boisjoly, Helly et Desrosiers, 1992; Ledoyen 1992; Caldwell, 1993; Helly et Ledoyen, 1994). Les individus allophones, particulièrement les femmes, détiennent en majorité des emplois peu qualifiés et mal rémunérés.
Jusqu'aux années 1970, on observe une hiérarchisation des emplois selon la langue (Veltman et Boulet, 1980). À caractéristiques de capital humain égales, les personnes anglophones ou bilingues détiennent de meilleurs emplois. Cette situation évolue durant les années 1970-1980 (Locher, 1984), alors que l'unilinguisme anglais n'est plus un avantage et que la rentabilité du français s'accroît. Néanmoins, le bilinguisme est devenu très rentable sur le marché du travail québécois et constitue un attribut des places occupationnelles les plus élevées et les mieux rémunérées, notamment dans le secteur industriel où sont concentrés les immigrés (Boisjoly, Helly et Desrosiers, 1992).
1.5. Les programmes d'accès à l'égalité en emploi (PAE)
Plusieurs programmes d'accès à l'égalité en emploi à l'intention de groupes culturels minoritaires ou de groupes racialisées ont été adoptés au Québec, comme à l'échelle du Canada. La Société de transport de la Communauté urbaine de Montréal en 1987, la ville de Montréal et le Service de police de la Communauté urbaine de Montréal en 1989 et le Conseil du trésor en 1991, ont établi des programmes visant le recrutement de membres de groupes ethniques ou d'allophones et de membres de minorités racialisées (Conseil du trésor).
Si la définition des objectifs de ces programmes et leur mode d'application ont constitué des sujets d'étude de chercheurs de la Commission des droits de la personne du Québec, l'analyse de leur logique et de leurs effets ont peu motivé de recherches. Une équipe de recherche (Murbach, 1988; Elbaz et Murbach, 1993) s'intéresse à cette modalité de l'insertion au marché du travail des minorités racialisées depuis l'adoption de PAE aux niveaux provincial et fédéral. Cette équipe a réalisé une analyse de contenu des articles de la presse torontoise et québécoise traitant du sujet et une enquête à Montréal et à Toronto concernant la perception des PAE par des gestionnaires politiques, des représentants du patronat, des syndicats ou d'associations ethniques, des journalistes et des universitaires résidant à Montréal et à Toronto. Les positions recueillies font le tour du débat sur les PAE.
La grande majorité des personnes interrogées se disent en faveur des programmes d'accès à l'égalité (au Québec) pour les «minorités visibles». Elles revendiquent toutes - et avec les mêmes arguments - une plus grande représentation de minoritaires dans le système policier. Elles sont toutes aussi unanimes pour regretter le manque de concertation entre les différents acteurs collectifs et l'information insuffisante transmise par les médias (idem : 129).
Chez les répondants de la fonction publique québécoise, prévaut une attitude d'évitement. Ils ne traitent pas de la justification des PAE et renvoient à la légalité formelle et à la pratique: il n'y a pas, selon eux, de PAE au Québec qui seraient fondés sur un constat formel de culpabilité (après ordonnance d'un tribunal suite à une enquête de la Commission des droits de la personne du Québec). D'autre part, on souligne, à Montréal et à Toronto, la situation juridiquement problématique aussi longtemps que les tribunaux n'auront pas statué. Une répondante montréalaise mentionne à ce propos: «si quelqu'un dans une entreprise dit qu'il n'a pas discriminé, qu'il n'y avait pas de Sikhs présents lorsqu'il a développé son entreprise, il a raison» (idem : 130).
La référence à la discrimination historique de quelques groupes précis sert parfois à établir une responsabilité collective des peuples fondateurs du Canada. Ceci est souvent explicite chez les répondants majoritaires à Montréal qui revendiquent, en tant que francophones en Amérique du Nord, la première place dans une sorte d'échelle de la minorisation. Rarement ancrée dans une responsabilité historique, la raison d'être des programmes d'action positive l'est plutôt dans la société contemporaine. C'est le constat de la position sociale défavorable de certains groupes qui sert de point de départ à l'argumentation, souvent appuyée par des statistiques sur le chômage accru et la concentration dans des emplois mal rémunérés de leurs membres. Si plusieurs pensent normal qu'une certaine période difficile, sinon une mobilité sociale descendante, accompagnent l'immigration, ces problèmes devraient s'estomper après quelques année, au moins après la première génération. Or, certains groupes demeurent dans des situations difficiles et la transition générationnelle ne se réalise pas. Ils n'accèdent pas à des occupations dites de la classe moyenne. Pour les répondants, les programmes d'équité dans l'emploi viseraient à contrer une discrimination actuelle appréhendée, et, en raison de cette opinion, ils estiment qu'aucune distinction ne devrait être faite entre anciens et nouveaux immigrés. Plusieurs personnes invoquent toutefois clairement l'argument gestionnaire, notamment des représentants du patronat. Ils soulignent, au niveau du Québec, les nouvelles exigences d'une société changeante et plus diversifiée et, à l'extérieur, la mondialisation des marchés qui devrait se refléter dans une main-d'oeuvre variée, tant pour des raisons économiques que pour l'image du Canada dans le monde.
Les positions implicites des répondants sont plus claires quand il s'agit de pondérer avantages et risques de l'instauration de programmes préférentiels à l'endroit des minorités racialisées. Tous ne s'attardent que très brièvement pour énumérer les avantages des mesures d'équité dans l'emploi, considérant que celles-ci vont de soi, à l'exception de représentants de la communauté vietnamienne qui , d'emblée, affichent leurs réserves. Les autres soulignent la meilleure planification macro-économique des ressources et la réduction de gaspillage de potentiel humain, que ces mesures permettent. Les coûts sociaux du sous-emploi - «pour lesquels nous, les privilégiés, payons» - seraient, en effet, réduits par une telle «correction des excès d'exclusion». Tout aussi fréquent est l'argument de la paix et de l'harmonie sociales puisque «une société équitable fonctionne mieux», connaît moins de conflits et de pauvreté. Quelques répondants rappellent que l'époque de la société homogène est révolue. Ils pensent plutôt que la diversité des mentalités et des manières de faire enrichira le milieu de travail et reflétera à terme l'image réelle de la société (idem : 132-133).
Une partie importante des fonctionnaires et gestionnaires des programmes interrogés ne voient d'autres risques que ceux d'une mauvaise gestion bureaucratique ou d'une mauvaise préparation du public. Dans ce dernier cas, ils craignent que les tensions intercommunautaires, sinon le racisme, n'augmentent, tout autant que les conflits entre syndicats et employeurs, et entre employeurs et groupes cibles. Un analyste politique souligne le risque de négliger certaines minorités de «race» blanche tout aussi défavorisées, mais pour d'autres raisons que phénotypiques. Plusieurs montrent un enthousiasme plus que modéré à l'endroit des PAE et disent ne pas croire aux solutions miracles qui corrigeraient toute discrimination sociétale (idem). D'autres expriment leur malaise devant le fait que l'État décide de manière peu démocratique d'instaurer des mesures pro-actives qui imposent un sacrifice sociale et appréhendent un «effet boumerang».
Le dilemme devient plus explicite dans le discours des analystes politiques montréalais. Un journaliste le résume dans ces termes: «C'est un instrument qui aide quelqu'un à se sortir de la distinction négative dans laquelle on a pu l'enfermer. Mais en même temps il se crée une autre distinction: c'est que ces gens deviennent des pupilles de l'État... et il y a un danger à être le protégé de l'État». D'autre part, tous sont conscients qu'une position obtenue grâce à un programme préférentiel exposera son détenteur au reproche d'avoir agi par «tokenisme», tant de la part de majoritaires que de sa communauté. Les répondants de la fonction publique admettent que l'action positive ne sert pas en premier lieu les plus démunis et qu'elle peut également être considéré comme une forme de cooptation des élites. Plusieurs - dont les gestionnaires minoritaires - suivent le point de vue des élites ethnoculturelles, les progéant en quelque sorte des reproches que pourrait leur adresser "leur base". Ceci est effectivement le cas, à en juger par la position des représentants minoritaires interrogés qui soulignent la responsabilité des dirigeants ethniques dont la mission envers leur communauté devrait primer sur les intérêts personnels. Les gestionnaires des programmes affirment que le meilleur moyen pour ouvrir un système exclusif serait de faire rentrer graduellement quelques personnes qui, en position de décideurs et à l'instar des pratiques des majoritaires, accorderaient leur préférence aux candidats de leur propre groupe (idem : 133)
Quant à la perception de résidents, elle est la suivante. La grande majorité des répondants (73 %) pensent qu'il y a discrimination envers les immigrants sur le marché de l'emploi, et en sont notamment victimes les Noirs et les Indopakistanais, et, dans une moindre mesure, les immigrants d'origine asiatique ou arabe ou encore les Autochtones. Interrogés à propos des éléments qui contribueraient à de telles pratiques, ils les rapportent le plus souvent aux "majoritaires" coupables de préjugés et «d'ignorance de la culture de l'autre», et plus rarement au manque de compétences professionnelles ou linguistiques des minoritaires ou à un cycle économique défavorable. La majorité (53 %) se dit en faveur de programmes d'équité dans l'emploi, tant dans la fonction publique que dans leur propre milieu de travail, mais l'opposition est plus prononcée dans ce dernier cas (respectivement 37 % et 42 %). Toutefois, il y a presque unanimité chez les répondants (96 %) pour appuyer une plus forte représentation d'agents des différents groupes ethniques dans les forces policières. Ces perceptions du public indiquent une certaine crainte des Noirs et des Arabes tout autant qu'un souci d'éviter des débordements par des mesures administratives, notamment du corps policier, mais aussi par des limites à l'immigration de certains groupes (idem: 128-129).
1.6. Résumé
Globalement la situation socio-économique de la population d'origine autre que française ou britannique apparaît plus favorable que celle de la population d'ascendance française. Cependant, la distribution occupationnelle défavorable de groupes racialisés ou provenant d'Europe du Sud, la surreprésentation des immigrés dans le secteur manufacturier, leur concentration dans les secteurs d'activité économique «mous», très concurrentiels et peu protégés syndicalement, et, enfin, la faible représentation des minorités ethniques au sein de la fonction publique ne sont que partiellement expliqués par des différences de scolarisation, d'âge et de période d'entrée sur le marché du travail. Discrimination ethnique et raciale, méconnaissance du français, pratiques et réseaux d'embauche informellement protégés et réglementation de la validation des expertises sont d'autres facteurs d'explication de ces situations. Il est à noter que les deux derniers facteurs sont très peu étudiés au Québec alors qu'ils semblent constituer des handicaps de premier ordre lors de l'arrivée au Québec (Helly et Ledoyen, 1994; Helly, 1995).