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CHAPITRE 9

PARTICIPATION ET CONTRIBUTION

À LA VIE COLLECTIVE

9.1. Participation et contribution artistiques et culturelles

Une autre facette de l'insertion d'immigrés et de leurs descendants à une société est leur contribution artistique et culturelle comme individus et comme groupes, la production artistique et les manifestations culturelles étant souvent conçues dans les sociétés modernes comme des emblèmes et richesses du patrimoine collectif. Un autre aspect concerne leur consommation de produits culturels.

Au Québec, la présence d'artistes venus d'autres pays et leurs conditions et modes de la participation à la vie artistique commencent à être examinées par des chercheurs durant les années 1990. Ce fait est étonnant vu l'apport important des créateurs immigrés dans de multiples secteurs: littérature (Helly et Vassal, 1993), théâtre, cinéma, film documentaire, arts graphiques. Quelques publications traitent de quelques-uns de ces artistes (Bernier et Perrault, 1985; Fournier, 1986), notamment de la contribution d'écrivains francophones, européens, arabes et haïtiens (Laroche, 1970; Jonassaint, 1980, 1986; Simon, 1984, 1985, 1987a, b; Nepveu, 1986; Harel, 1989a, b; Helly et Barsky, 1995).

En 1987, un numéro de la revue Humanitas (1987a) donne la parole aux «créateurs ethniques» sur leur place dans la cité. En présentant ce numéro, C. Stoiciu rappelle que la «Cité artistique», liée à la culture «officielle», ignore généralement la création «ethnique», laquelle s'exprime le plus souvent dans des publications à compte d'auteur ou venant d'obscures maisons d'édition. Selon lui, l'ouverture d'esprit de la «cité» québécoise ne s'est manifestée jusqu'alors que par opportunisme ou par obligation, et non par réelle reconnaissance de l'apport des immigrés.

Comme les créateurs dits «d'origine», les créateurs «ethniques» rencontrent des problèmes de survie économique mais ont de plus des difficultés à trouver une place au sein de la société québécoise:

          Déchiré entre un pluriculturalisme de surface, une convergence culturelle qui reste à être clarifiée et une réalité interculturelle qui a surgi contre toute attente, le Québec n'est évidemment pas le paradis ni pour ses créateurs d'origine ni pour les créateurs «ethniques». Si les premiers arrivent tant bien que mal à s'affirmer, les seconds, les «ethniques», vivent et créent dans une indifférence presque totale (idem : 8).

Selon C. Stoiciu, la problématique de la création «ethnique» s'exprime dans «une valse hésitation entre le ghetto et l'assimilation», entre le silence et l'affirmation de traits distinctifs, entre l'anglais, le français et la langue d'origine. C. Stoiciu n'a toutefois aucun doute quant à la voie à suivre: ni le Canada, ni le Québec ne peuvent ignorer l'apport des créateurs «ethniques» et entraver la liberté et la dignité de leur témoignage, garant du «destin historique» du Québec, comme de tout pays d'immigration.

On retrouve dans ce numéro d'Humanitas un contre-point à cette position. Dans une entrevue sur la présence des créateurs issus de minorités culturelles au sein de la société québécoise, P. Nepveu1 (1986) rappelle l'intérêt des francophones d'origine pour les revues pluralistes et l'insertion progressive des immigrés et de leurs descendants dans le monde du cinéma et du théâtre, deux signes, selon lui, d'un changement de mentalité. Il ressort de ses propos que l'ethnocentrisme ferait de plus en plus place à une internationalisation de la culture au Québec, comme ailleurs, car

          [...] sans s'en rendre compte, lorsque le P.Q. a passé la Loi 101, il a contribué à cet éclatement de la culture québécoise. Plus on intègre dans les écoles francophones des Italiens, des Grecs, des Vietnamiens, plus on se retrouve avec une génération qui ne peut plus penser dans les termes de François-Albert Angers et de la société Saint Jean-Baptiste (idem : 17).

Ce cosmopolitisme peut certes être vécu comme une menace pour la culture francoquébécoise dite «d'origine» mais, conclut P. Nepveu, celle-ci n'est probablement pas plus menacée que les cultures belge ou irlandaise, «d'autant plus que la littérature québécoise commence à rayonner réellement sur le plan international» (idem).

Sur le point de la diffusion d'oeuvres d'auteurs appartenant aux minorités culturelles, le Centre d'études et de diffusion des Amériques hispanophones (CEDAH) décrit en 1987 les besoins de ces auteurs et leurs difficultés financières faute de subventions gouvernementales et en raison de leurs «relations difficiles avec les grandes maisons d'édition (qui) favorisent la croissance de l'auto-édition» (CEDAH, 1987 : 12). Ils doivent généralement publier à compte d'auteur et rencontrent diverses difficultés: absence d'appui financier pour la traduction2, difficultés techniques, redevance importante au libraire (entre 40 % et 60 % du prix de vente).

L'étude du CEDAH montre deux types de besoin des «auto-éditeurs»: aide et assistance technique (composition de textes, impression, etc..), représentation et diffusion. Pour tenter d'apporter des solutions à ces problèmes, ses auteurs font un inventaires des technologies appropriées (lecteur optique, ordinateur de type 2ème génération, etc..), et proposent leur mise en commun par plusieurs personnes ou groupes ethniques.

Les résultats de l'étude du CEDAH doivent être mis en contexte. La production littéraire d'auteurs immigrés est importante au Québec. Quelque 300 romans ou recueils de nouvelles d'écrivains immigrés sont publiés par des maisons d'édition francophones de 1970 à 1990, alors que quelque 100 le sont par des maisons anglophones3. Ces écrivains sont majoritairement originaires de l'Europe, bien que depuis les années 1980, les publications d'auteurs provenant de pays du Tiers Monde se multiplient. Ce sont, de fait, nombre de ces derniers auteurs qui connaissent des difficultés à être publiés par des maisons d'édition commerciales (Helly et Vassal, 1993). Il demeure par ailleurs que la publication d'oeuvres en langue d'origine n'est pas assistée par les instances publiques alors que la promotion de ces langues est politique officielle dans le domaine scolaire et le maintien et le développement des cultures immigrées des droits reconnus dans la Charte des droits de la personne du Québec. Aussi existe-t-il actuellement peu de productions en langue d'origine diffusées sur le marché du livre au Québec, la plupart étant en langue espagnole. Similairement, rares sont les ouvrages traduits de langue d'origine (idem).

Des études pourraient être faites de cet apport en termes de création et d'importation de formes et de thèmes mais aussi d'insertion des artistes à la vie locale et au marché. En 1989, le Conseil des Communautés culturelles et de l'Immigration (CCCI, 1989) réalise une enquête auprès de 47 peintres, graveurs ou sculpteurs professionnels, âgés de quarante et plus en moyenne, immigrés au Québec depuis plus de dix ans et originaires d'Europe, du Moyen Orient, d'Afrique, des Antilles et de l'Amérique latine. Ces artistes ont, tous, à leur actif de nombreuses expositions à l'étranger. Ils décrivent des obstacles qui leur sont propres en tant qu'immigrés: attentes stéréotypées du public et de médias à l'égard de leurs productions, considérées comme devant être plus «folkloriques» ou «ethniques» que celles des artistes natifs; difficulté, à leur arrivée, de saisir les mécanismes du marché local de l'art, notamment dans le cas des individus provenant de pays du Tiers Monde; insécurité financière lors des premières années de séjour ralentissant, sinon rendant impossible, la production; et surtout, pour les artistes moins connus internationalement, obligation de recommencer entièrement une nouvelle carrière au Québec, faute de reconnaissance sur le marché local.

Les mêmes artistes se considèrent acceptés dans leurs milieux professionnels et partie intégrante de la communauté artistique du Québec, mais ils disent subir deux formes d'ostracisme. Leur groupe de référence ethnoculturel les rejette, le plus fréquemment pour des raisons d'ordre moral et esthétique, et, ce faisant, leur refuse tout financement et publicité. Les instances publiques développent une politique «hypernationaliste» de soutien de productions valorisant le patrimoine local aux dépens d'autres créations et, ce faisant, les rendent moins aptes à obtenir une aide financière des programmes provinciaux (ministère des Affaires culturelles essentiellement). Conscients que toute exposition dans un des trois grands musées québécois est difficile et abordable uniquement par le biais du programme «Prêts d'oeuvres d'art»4, ils disent apprécier l'ouverture manifeste des musées régionaux à l'égard des artistes de toutes origines. Par contre, ils mentionnent leurs difficultés, voire leur incapacité, de diffusion auprès des galeries privées dont ils qualifient les attitudes et comportements de racistes ou de xénophobes. Aussi, au Québec, diffusent-ils leurs oeuvres principalement dans des circuits communautaires ou des «galeries parallèles», ce qui réduit considérablement leur connaissance par le grand public. À ce propos, ils reprochent aux critiques professionnels des grands quotidiens une indifférence à l'égard de ces voies de diffusion. Autre conséquence de leur marginalisation idéologique du marché et des programmes d'aide provinciaux, ils se disent obligés de rechercher les marchés extérieurs pour diffuser leurs oeuvres: Toronto, New York et les capitales européennes.

Un second aspect de la vie culturelle est abordé à travers ces difficultés de diffusion d'artistes venus d'ailleurs. Il concerne effectivement la divulgation de l'apport culturel des populations immigrées auprès de l'ensemble de la population. Si la pluralité culturelle est une valeur collective promue par les autorités politiques, comme c'est le cas au Québec depuis 1981 (Plan d'action), l'acquisition et la diffusion de connaissances sur les diverses cultures doivent être encouragées dans le public à travers des activités de sensibilisation à la fréquentation des équipements culturels, d'expositions, ainsi qu'à travers le soutien à des projets spéciaux concernant la pluralité culturelle et l'immigration. Des études pourraient être faites des modes de diffusion de l'apport culturel des groupes ethniques, notamment du traitement de cet apport par les instances publiques, gouvernement, secteur scolaire, musées, municipalités, lesquelles vu le discours sur le respect du pluralisme culturel depuis plus de quinze ans devraient l'intégrer au patrimoine historique et culturel québécois5. Des déclarations de principe et des mesures ont été adoptées.

Pour exemple, en 1990, des engagements de la Ville de Montréal en matière de développement culturel sont précisés et présentés selon sept domaines principaux, dont celui de l'accessibilité et du développement du parc d'équipements culturels. Ce dernier domaine inclut un engagement relatif au respect de la pluralité culturelle: «voir à ce que la programmation des maisons de la culture et des bibliothèques reflète la réalité montréalaise dans sa diversité culturelle et multiethnique et offre à tous les Montréalais et à toutes les Montréalaises des occasions et des moyens d'entrer en contact avec d'autres cultures» (Ville de Montréal, 1990a : 26). Des analyses de ce type de politique et de leur impact n'existent pas encore6.

9.2. Participation et contribution politiques

L'analyse du personnel politique issu des minorités ethniques, du vote de ces dernières, de leur constitution de groupes de pression, de leur militantisme et des prises de position de regroupements immigrés ou autres n'est pas un sujet de recherche couvert au Québec. On ne connaît que quelques chiffres concernant leur vote en faveur de l'un ou l'autre des partis (Blais et Nadeau, 1984a, b dans Crète). M. Elbaz (1995) commente cet état de fait dans les termes suivants : " l'univers politique des immigrants ne semble pas d'un grand intérêt tant à cause de la fixité tendancielle de leurs options électorales que de leur subordination par des élites ethniques interposées à des machines politiques. Il faut dire que leur dépendance d'institutions municipale, provinciale et fédérale limite une autonomisation ou la formation de blocs de pression ethnique, comme l'ont réalisé les anglophones québécois". L'étude de cette fixité du vote immigré et du rôle et de la représentativité des élites bureaucratiques ethniques créées par l'intervention des gouvernements depuis vingt ans semblerait pourtant d'intérêt, d'autant plus que le taux de participation aux associations ethniques est d'environ 5 % à l'échelle du Canada et qu'aucun fait ne permet d'imaginer une situation autre au Québec.

Seuls J. Black et C. Leithner (1988) et Black (1982, 1991), lors d'enquêtes à Toronto, se sont penchés sur la question en examinant le lien entre la consommation de médias ethniques et la participation politique au sein de groupes immigrés. La première ne correspondait nullement à une réduction de la seconde. Par ailleurs, selon les résultats de ces deux enquêtes à Toronto, les immigrés participent moins activement et moins fréquemment à la vie politique que les natifs et cette tendance diminue au fil des années de séjour au Canada.

Notes du chapitre 9

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Last update on 1998/01/25