CHAPITRE 10
IDENTIFICATIONS
D. Taylor et F. Moghaddam (1994) et D. Taylor (Metropolis, 1996: 31-34) ont résumé les orientations théoriques actuellement présentes dans le champ de la psychologie des relations entre groupes. Elles sont utiles pour comprendre les fondements et les modes d'identification sociale des immigrés, comme d'autres individus. Cependant, la plupart des études s'intéressent à l'identification ethnique des immigrés et de leurs descendants et peu à leurs autres formes d'identification sociale.
La "théorie du conflit" (Realistic Group Conflict Theory), qui s'appuie sur le concept fonctionnaliste de la compétition pour l'accès aux ressources et l'occupation de niches écologiques, avance que la hiérarchie des statuts entre les groupes de référence des individus détermine la nature des attitudes et des relations que l'on peut observer entre ces derniers. Si des groupes se trouvent en situation de concurrence dans leur accès à des ressources matérielles ou symboliques, leurs membres développent des attitudes négatives les uns à l'égard des autres et des relations empreintes d'hostilité. Cette hypothèse permet d'examiner des fondements non psychologiques des stéréotypes à l'égard des immigrés et de leurs descendants (ou d'autres catégories), ainsi que de ne pas surestimer le facteur de la différence culturelle par rapport à d'autres divisions sociales lors de l'explication de relations conflictuelles entre groupes de socialisation différente.
Les résultats des enquêtes de A. Laperrière en milieu scolaire (1991a,b,c,d) illustrent cette dynamique si l'on admet, comme l'auteure, que les relations entre les élèves et leurs identifications sont largement dépendantes du conflit linguistique québécois, spécifiquement dans ce cas, de la présence dominante ou non du groupe canadien-français au sein des écoles secondaires fréquentées par des jeunes de cette origine et aussi d'origine italienne, haïtienne et vietnamienne (voir 6.2.2 ). Les résultats font ressortir des perceptions et pratiques fort différentes selon l'école. Dans l'école à majorité francophone, les relations entre les élèves d'origine canadienne-française, haïtienne et italienne vont s'amenuisant au fil des années, au fur et à mesure que les rapports de pouvoir entre les groupes de référence sont connus et appris et que les référents identitaires pour se distinguer s'opposent: nombre, histoire locale et valeurs modernes pour les Canadiens Français -- individualisme, égalitarisme, démocratie --, valeurs familiales qui ont permis l'ascension et le succès social des ascendants pour les Italiens, solidarité face à la discrimination pour les Haïtiens. En contraste, dans l'école à minorité canadienne-française, le rapprochement entre les élèves de diverses origines va augmentant au fil des années. Les échanges s'organisent et les identités s'articulent autour des valeurs de l'individualisme, du relativisme culturel et de la tolérance. En fin du cycle secondaire, une culture cosmopolite s'est diffusée chez les élèves.
Le concept de "vitalité ethnolinguistique" (Giles, Bourhis et Taylor, 1977; Sachdev et Bourhis, 1993; Harwood, Giles et Bourhis, 1994) qui réfère au prestige, à l'usage étendu ou non et au support politique et institutionnel dont jouit une langue, rappelle comment une langue est un symbole de rapports de pouvoir et, à ce titre, un référent identitaire d'importance dans les sociétés où se déroulent des affrontements linguistiques.
Un autre courant théorique, dit de l'identité sociale, repose sur deux autres postulats : la nécessité pour tout individu de se distinguer d'autres en s'identifiant à un groupe valorisé à ses yeux, et, en conséquence, la présence dans toute société d'attitudes discriminatoires, qu'il est de surcroît facile d'accroître et de manipuler. Comme le suggèrent Bourhis, Sachdev et Gagnon (1994) d'après leurs tests, la simple croyance que deux groupes existent conduit les individus à se comporter de manière discriminatoire, quelles que soient les caractéristiques des deux groupes en cause. Mais, comme le rappellent Taylor et Moghaddam (1994) et Taylor et Porter ( 1993), il ne faut pas confondre stéréotypes et attitudes négatives, de rejet. Toute rencontre sociale comporte une création de stéréotypes, qui orientent l'interaction.
Un troisième courant, dit de justice sociale ou d'équité (Social Justice Theory, Taylor, idem : 32), avance que l'inégalité sociale, la discrimination, la privation de droits ne fondent nullement des attitudes et des relations conflictuelles entre les groupes concernés. C'est plutôt le sens accordé à ces pratiques comme des traitements justes ou injustes qui est à la base d'hostilité. Le postulat de ce courant est le suivant : les individus recherchent un traitement équitable et se considèrent exclus quand victimes d'injustices. Aussi la non-reconnaissance de la contribution des immigrés, quelle que soit sa forme, et le non-respect des règles de la méritocratie constituent-ils des fondements de l'identification sociale de ceux-ci. L'expérience d'inégalités, de discrimination ethnique, culturelle et de racisme, son interprétation comme injustice et déni d'appartenance et la perception de l'incapacité de transformer le statut assigné, semblent des fondements premiers de l'identification sociale des immigrés et de leurs descendants.
La place sociale détenue, la mobilité sociale envisagée et le statut accordé dans les représentations de la société, c'est-à-dire le statut symbolique, s'avèrent ainsi des facteurs de l'identification sociale. Cette hypothèse permet de comprendre le rôle des assignations identitaires, du pouvoir de certains groupes de nommer d'autres groupes, ainsi que des discours publics sur l'appartenance ou l'étrangeté des immigrés à la société globale comme d'autres facteurs prépondérants. Elle permet aussi de comprendre pourquoi des individus n'ayant jamais subi personnellement d'inégalités ou de discrimination ou pouvant surmonter ces obstacles, s'identifient à des compatriotes les subissant. Symboliquement, ils sont autant exclus que ces derniers de la société globale, puisqu'ils partagent, volontairement ou involontairement, les mêmes traits stigmatisants: culture, langue, religion, phénotype, zone de résidence.
Par ailleurs, Taylor et Moghaddam (1994) estiment qu'il faut appliquer cette hypothèse en observant les relations et attitudes entre groupes dans le temps, car seule une observation longitudinale, historique, autorise à tirer des conclusions. Il existe, selon ces auteurs, un cycle des relations inter-groupes qui ne peut pas être oublié.
Les études et enquêtes de Dubé et Guimond (1986), de Guimond et Tougas (1994), de Taylor, Wright, Moghaddam et Lalonde (1990), de Taylor et Moghaddam (1987), de Moghaddam, Taylor et Lalonde (1987; 1989), de Lalonde, Taylor et Moghaddam (1992) et de Lalonde et Cameron (1993) illustrent l'hypothèse de la "justice sociale" comme facteur de l'identification sociale, du sens d'appartenance à une société et de l'interaction entre groupes. Les femmes immigrées d'origine indienne et haïtienne interrogées par l'équipe de Taylor déclarent être identifiées par les Canadiens d'autres origines, en termes de phénotype, de culture et de lieu de naissance plutôt que comme canadiennes. Selon l'enquête de P. Tchoryk-Pelletier (1989 : 134) qui réfère à la même hypothèse, la majorité des personnes d'origine canadienne-française interrogées déclarent, quant à elles, que les immigrés sont des étrangers et nullement des Québécois. Toute assignation similaire est vécue comme un rejet et influence le mode d'identification des immigrés personnelle, les portant à un attachement plus rigide à leur socialisation d'origine. Une recherche récente de D. Taylor concerne prcisément de la discrimination sur l'estime personnelle des individus (Ruggiero et Taylor, 1995a, b), elle montre les avantages du déni de toute discrimination pour les individus qui la subissent.
Cette hypothèse est aussi illustrée par une enquête (Helly et al., 1995). Cette étude permet de distinguer les sens attribués par les immigrés à leur culture de socialisation primaire selon les conditions d'insertion et d'acceptation qu'ils connaissent, et les fondements de leur attachement à une culture d'origine et à une communauté ethnique. La culture d'origine peut être vécue comme seule source d'identification valorisante en situation de discrimination et d'exclusion; elle peut être au contraire considérée un mode de vie privé et sa rétention ou sa dilution n'avoir aucun signification sociopolitique; elle peut, enfin, être construite comme un item de distinction d'autres groupes et devenir un véhicule de contestation et de participation politiques. En raison de la politisation de l'insertion sociale des immigrés depuis vingt ans, la différence de socialisation est ainsi devenue la base de mobilisation ethnique.
La politisation des différences de socialisation entre immigrés et "nationaux" ne saurait, cependant, effacer la réalité des changements culturels connus par certains immigrés. Il n'y a pas de tradition francophone d'études mesurant l'acculturation des immigrés, comme il y en a dans le monde anglophone (Sayegh et Lasry, 1993), et les études francophones dans le domaine sont plutôt qualitatives et inspirées de l'anthropologie2. Les études de changement culturel s'appliquent souvent aux relations au sein de la famille et de la parenté, entre les sexes et les générations . Elles sont peu nombreuses au Québec, bien que cet aspect de la réalité immigrante soit mentionné dans un grand nombre de recherches.
L' étude de D. Meintel ( 1992; 1993; Meintel et Legal, 1995) sur des enfants d'immigrés interrogés à l'âge de 18-22 ans et arrivés enfants ou adolescents, est certainement la plus significative dans ce domaine. Elle montre comment le changement culturel n'est pas cause de rupture entre les générations d'immigrés mais génère des tensions auxquelles les jeunes immigrés ne peuvent guère se soustraire s'ils veulent maintenir la représentation d'une continuité familiale et personnelle. Des différences significatives de valeurs (autonomie individuelle contre primauté de l'autorité parentale) sont rendues apparentes et servent d'items de distinction: des jeunes immigrés chiliens, salvadoriens, grecs, portugais et vietnamiens disent se distinguer des jeunes Canadiens Français en raison de l'importance des liens familiaux dans leur milieu d'origine et du fort contrôle exercé sur leurs activités par leurs parents. L'affirmation de ces différences rattachées à un groupe, un pays, une population soutient une image de la continuité familiale, personnelle, comme celle d'une insertion au sein de la société québécoise. L'intérêt pour le pays d'origine relève de la même dynamique.
Notes du chapitre 10
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