Peu nombreuses sont les études effectuées au Québec sur les attitudes de l'ensemble de la population concernant l'immigration et la pluralité culturelle. Par contre, douze sondages1 sont effectués au Québec entre 1981 et 19922, et, à l'échelle canadienne, les sondages Gallup fournissent, depuis 1953, des informations concernant les niveaux d'immigration et, à partir de 1973, des attitudes des Canadiens à l'égard des immigrants. Des enquêtes aux échantillons limités donnent par ailleurs des indices sur les perceptions inter-groupes.
11.1. Les tendances
Le premier sondage d'opinion publique sur l'immigration effectué par une firme québécoise date de 1976, alors que le ministère de l'Immigration s'associe à une recherche plus vaste de la firme Gallup, couvrant les régions métropolitaines du Canada et réalisée pour le compte de la Communauté Économique Européenne. Le Centre de sondage de l'Université de Montréal (CSUM) est mandaté pour réaliser cette étude sur les perceptions, attitudes et préférences des Québécois face à l'immigration (Carlos, 1977). Ce sondage (N=430) 3, comme la plupart des suivants, ne précise pas les origines ethnoculturelles des répondants. Ses résultats révèlent:
que les deux tiers des Québécois (66 %) ne sont pas en faveur de l'immigration, se sentant toutefois davantage menacés au plan économique qu'au plan culturel ou linguistique;
que les Québécois souhaitent des qualifications académiques et professionnelles de haut niveau des futurs immigrants;
qu'ils sont très sélectifs concernant l'origine des immigrants, l'Europe (particulièrement la France) apparaissant la région privilégiée, suivie de près par les États-Unis, et qu'ils favorisent nettement l'immigration de groupes non racialisés, montrant -- au moins virtuellement -- une composante raciste dans leurs attitudes;
qu'ils espèrent que le gouvernement du Québec oeuvre en vue d'améliorer la situation de tous les immigrants.
À la fin des années 1980, devant la perspective du déclin démographique de la population québécoise, la mise en place de nouvelles politiques d'immigration (contrôle des réfugiés, hausse des niveaux) et la montée des tensions racistes à Montréal, le Conseil des communautés culturelles et de l'immigration commande un examen des sondages d'opinion réalisés sur les politiques et les niveaux d'immigration. S. Girard et J.F. Manègre (1988) sont les auteurs de cette analyse de l'évolution de l'opinion publique sur l'immigration à partir des résultats de sondages réalisés au Canada et au Québec de 1952 à 19884.
L'examen des résultats de cette étude, ainsi que des sondages subséquents réalisés jusqu'en 1991 fait ressortir cinq faits:
Une large fraction de la population du Québec est devenue progressivement favorable à l'immigration. De 1976 à 1991, environ 40 % des répondants sont d'accord avec le maintien des effectifs d'immigrants admis annuellement, 10 % à 15 % favorise une hausse du niveau d'immigration, et 40 % demande une réduction du nombre des arrivées. Le pourcentage des opposants fermes à toute immigration oscille autour de 25 %. Par exemple, en mai 1987, 27 % des Québécois estiment que «Le Québec n'a pas besoin d'immigrants» (Gagné, 1987), et en 1989, 24 % a la même opinion (SORECOM, 1989; Segma-Lavalin, 1989).
Quelle que soit leur langue d'usage, les Québécois ne reconnaissent pas d'emblée l'apport des immigrants à l'économie et à l'emploi. Ils se disent ouverts aux autres ethnies mais sont en faveur d'une sélection plus rigoureuse des immigrants et d'une stabilisation des flux d'immigration à l'échelle de leur quartier et de la province. La plupart préfèrent accueillir des investisseurs plutôt que des travailleurs, et, comme en 1976, une idée persiste, notamment chez les répondants moins favorisés socio-économiquement, selon laquelle les immigrants soustrairaient des emplois aux «natifs».
Les Québécois sont favorables à l'idée de vivre dans une société pluraliste, la majorité estimant toutefois qu'il faut accroître la fécondité plutôt que l'immigration pour contrer le déclin démographique. Selon les sondages du CSUM-Trudel (1985), de Créatec+ (1987) et de l'Institut québécois d'opinion publique (1987), 68 % à 77 % des Québécois répondent par l'affirmative à l'option «encourager les couples à faire des enfants» comme solution prioritaire au déclin démographique. La majorité (7/10) définissent l'immigration comme une «richesse culturelle»; ainsi en 1989, 68 % d'entre eux considèrent la présence d'immigrants un enrichissement culturel (SORECOM, 1989). Mais, la plupart (4/5) souhaitent un apprentissage du français et le développement d'un «sentiment d'appartenance à la société québécoise» de la part des immigrés, ainsi qu'une action de la part du gouvernement en la matière (Deschamps, 1990). Les francophones se sentent plus que les anglophones menacés culturellement par l'immigration, cette inquiétude étant ressentie davantage par les jeunes (55 %) et par les personnes moins scolarisées et à bas revenus (SORECOM, 1988).
Peu de différences apparaissent dans les préférences des Québécois quant à l'origine des immigrants, la majorité d'entre eux (de 53 % à 59 %) se disant très ou assez favorables à l'admission d'Antillais, d'Asiatiques comme d'Européens. Néanmoins deux tendances apparaissent. Selon le sondage omnibus SORECOM - CKAC de 19885, l'ensemble des Québécois d'origine européenne ou asiatique se situent à 32 sur une échelle de 0 (aucun racisme) à 100 (racisme maximal), tendance qui montre un certain «inconfort inter-racial envers les Noirs». Par contre, selon le sondage de 1990, la venue d'immigrants d'origine arabe suscite davantage de réactions peu ou non favorables (59 %) que la venue d'immigrés antillais ou africains (Deschamps, idem).
La majorité des Québécois ont des connaissances superficielles d'aspects de l'immigration tels que le volume annuel, la part relative du Québec dans le flux migratoire canadien, les pays d'origine des immigrants et leur mode de sélection (Gagné, 1987; Créatec+, 1987).
Par ailleurs dans le cadre d'une recherche sur la perception des programmes d'accès à l'égalité auprès d'un échantillon de 60 résidents de quatre quartiers différents de Montréal6, Elbaz et Murbach (1993 : 128) ont recueilli les opinions suivantes sur l'immigration: «...un quart des répondants considéraient qu'il y avait trop d'immigrants à Montréal, deux tiers en trouvaient le nombre acceptable, tandis que pour 15 % il devrait y en avoir plus". Quant à la perception de groupes d'immigrants particuliers, les deux chercheurs ont demandé aux répondants d'indiquer les régions du monde en provenance desquelles ils hésiteraient à voir venir des immigrants au Québec. Il est intéressant de noter que, bien qu'aucun répondant n'ait fait référence à la religion comme critère de sélection de nouveaux arrivants, la majorité insistant plutôt sur la langue et la formation, les réponses indiquent que les originaires des pays arabes et du Moyen-Orient inspirent le plus de craintes. Ils sont suivis par ceux de l'Amérique centrale, d'Haïti, de l'Asie et de l'Amérique du Sud, de l'Amérique du Nord et de l'Afrique. Toutefois, la plupart des personnes interrogées (53 %) optaient pour une réponse alternative qui leur était offerte: "la région d'origine n'a pas d'importance».
Le sondage effectué en 1992 pour le compte du MCCI (Joly et Dorval, 1993) confirme nombre des observations faites lors des sondages précédents. La majorité des Québécois attendent des immigrés et de leurs descendants, l'apprentissage et l'usage du français (88,8 %), y inclus dans la vie privée (56,5 %), désirent voir ceux-ci acquérir un sens d'appartenance au Québec (78,8 %) et participer plus activement à la vie collective. À ce propos, 51,4 % affirme que les immigrés et leurs descendants vivent en ghettos. Comme durant les années précédentes, ils montrent une grande modération dans l'évaluation des effets économiques positifs de l'immigration (43,4 %) et un tiers (32,4 %) d'entre eux pensent que les immigrés coûtent cher en soins de santé. Cependant, contrairement aux sondages précédents, ils ne sont que 20,1 % à estimer que les immigrés s'accaparent les nouveaux emplois. Une évolution nette sur ce point par rapport au premier sondage de 1976 est visible.
En termes d'acceptation de la pluralité culturelle, le sondage de 1992 confirme le malaise observé en 1990 à l'égard de l'immigration arabe, et montre un tout aussi profond malaise à l'égard de l'immigration indopakistanaise et antillaise anglophone. 91 % des Québécois se dit à l'aise en présence de personnes de race blanche et d'origine française et 85 % en présence d'individus d'origine européenne, mais seulement la moitié éprouvent le même sentiment face à des personnes d'origine indopakistanaise ou arabe. Ce type de polarisation est encore plus forte dans le cas d'autres minorités racialisées. Par exemple, les personnes anglophones d'origine antillaise déclarent se sentir à l'aise avec tous les groupes culturels, alors qu'elles composent le groupe avec lequel nombre de Québécois se sentent le moins à l'aise. D'autres attitudes montrent pourtant une ouverture envers les divers groupes culturels issus de l'immigration. Près de 80 % des répondants ne sont pas réticents à l'idée de se faire soigner par une personne appartenant à une minorité racialisée et 15 % seulement refuse de voir une personne blanche en épouser une d'un autre phénotype. De plus, 59,8 % des répondants accepte le port du voile ou du turban par des minorités, et 45 % affirment que toute forme de manifestation religieuse doit être tolérée. Par ailleurs, 32,3 % estime que les minorités racialisées font augmenter la criminalité.
Ce même sondage mesure l'ampleur des «contacts interculturels». Des 2 300 Québécois de toutes origines culturelles interrogés, 55 % vit dans des voisinages comprenant des personnes d'autre origine que la leur6 et 35 % travaille aux côtés de telles personnes. Fait plus significatif, 46 % en compte parmi ses amis et 25 % parmi les membres de sa famille. Au total, 26 % des Québécois n'a aucun contact avec des personnes d'autres origines. Le sondage comporte aussi des questions sur les expériences directes ou indirectes de discrimination: 28 % des répondants affirme avoir été témoins de gestes ou actes discriminatoires, que ce soit au travail, dans les transports en commun ou à l'école, et 5 % en avoir été eux-mêmes victimes. Ces pourcentages s'élèvent significativement quand on considère les cas des répondants vivant dans des zones de concentration résidentielle d'immigrés: 47 % et 19 % respectivement.
L'examen des sondages effectués depuis 40 ans montre un rapprochement durant les années 1970-1980 des opinions des Québécois et des autres Canadiens quant aux niveaux d'immigration (Girard et Manègre, idem). En 1952, 20 % des Québécois considère que le Canada a besoin d'immigrants comparativement à 36 % des résidents des autres provinces. En novembre 1973, 33 % a la même opinion comparativement à 32,6 % de l'ensemble des Canadiens. Les années suivantes, ces proportions augmentent légèrement pour se maintenir au Québec comme au Canada anglais. Les résultats du sondage annuel de Decima-MacLean en 1989 indiquent aussi une ressemblance des attitudes des répondants québécois et canadiens face au type de participation désirée. La majorité d'entre eux (respectivement 58 % et 57 %) pensent que les immigrants doivent être encouragés à s'assimiler à la société d'établissement et expriment leur opposition à la distinction ethnique. Mais, selon les sondages effectués par la firme Angus Reid en 1988-1989, les Québécois se distinguent par une attitude; ils «se préoccupent davantage [que les autres Canadiens] de la menace que peuvent représenter les nouveaux immigrants pour la culture canadienne française et sont moins enclins à penser qu'ils viennent 'voler' les emplois des Canadiens» (MEIC, 1989 : 1; Angus Reid, 1989).
11. 2. Les fondements des attitudes
À la fin des années 1970, quelques études canadiennes abordent, de manière plus spécifique, la question des attitudes de la population à l'égard de la pluralité culturelle issue de l'immigration. Il est clair pour la majorité des chercheurs que des facteurs tels qu'un âge moins avancé, une scolarisation avancée et la résidence dans une zone urbaine comportant une présence immigrée sont des facteurs positivement associés à la valorisation et au respect de la pluralité culturelle et de l'immigration. Par ailleurs, il semble acquis que rejet de l'immigration et du pluralisme culturel, ethnocentrisme, structure de personnalité autoritaire, et développement de préjugés en faveur de son groupe de référence sont des processus liés (Berry et Kalin, 1977; Bourhis et Gagnon, 1993; Berry et Kalin, 1995). Un débat entre chercheurs dans ce domaine porte sur un autre point, la moindre tolérance des Canadiens Français à l'égard des immigrés comparativement aux Canadiens Anglais.
Par exemple, l'étude d'une enquête effectuée en 1974 sur ces attitudes et la politique du Multiculturalisme du Canada conclut que «les Canadiens-français ont des réactions plus négatives que les autres répondants envers les groupes d'origine autre que britannique ou française» (N=1849. Berry, Kalin et Taylor, 1977 : 241). Ces résultats ont été critiqués et testés.
A. Bernard (1983) reproche aux auteurs d'expliquer les différences d'attitude par l'origine ethnoculturelle elle-même, c'est-à-dire en s'appuyant sur des théories sociopsychologiques et en négligeant les facteurs socio-économiques. Il fait remarquer que, selon les auteurs eux-mêmes, «les répondants les plus pauvres et les moins scolarisés ont des attitudes plus défavorables que les autres répondants et que la proportion de ces répondants...est plus élevée chez les Canadiens-Français que chez les autres Canadiens de l'échantillon» (idem : 83). Il en conclut que «l'ethnocentrisme» est une notion fragile et inadéquate pour expliquer des différences d'attitude entre groupes.
Désirant tester les conclusions de la même étude (Berry et al., idem), D.M. Taylor et d'autres (Taylor et al., 1979) mènent une étude comparative auprès d'un échantillon restreint de résidents (N=175) des villes de Montréal, Kingston et Edmonton. Cette étude vise à vérifier l'hypothèse «multiculturaliste» selon laquelle «le sentiment de sécurité ressenti par un individu dans son propre groupe crée un climat favorable d'acceptation envers d'autres groupes»8. Les résultats semblent confirmer l'hypothèse dans le cas de Kingston. Dans le cas des deux autres villes, les résultats portent à considérer l'influence de divers facteurs, dont le statut socio-économique. En effet, contrairement aux résidents de Kingston, ce sont les résidents de Montréal et d'Edmonton les plus scolarisés et ayant le statut socio-économique le plus élevé qui perçoivent leur groupe d'appartenance comme menacé et adoptent des attitudes plus négatives à l'égard des autres groupes culturels. En conclusion, les auteurs soulignent la nécessité de prendre en compte les relations existant entre le milieu sociopolitique environnant et les attitudes des répondants face à la pluralité culturelle issue de l'immigration. D'autres constatations sont apportées par les études de R.D. Lambert et J.E. Curtis (1982, 1983), menées elles aussi à l'échelle canadienne:
à partir des résultats d'une enquête effectuée en 1975, la première étude (1982) conclut que les anglophones montrent des attitudes plus négatives «à l'égard des différences raciales» que les francophones;
la seconde étude (1983), basée sur des données d'une enquête nationale auprès de 3 288 francophones canadiens sur la qualité de vie datant de 1977, précise ces conclusions: les Québécois francophones ont tendance à souhaiter la limitation de l'immigration en général, et en particulier celle des pays de langue anglaise et de l'Italie, alors que les Canadiens anglais manifestent une opposition à l'immigration venant de l'Inde, du Pakistan et des Antilles. À la différence des anglophones du Canada anglais, les francophones du Québec se montrent plus favorables à un effet d'assimilation des immigrés et moins convaincus de l'apport positif de ces derniers. Mais les mêmes anglophones développent plus de préjugés contre les minorités racialisées.
Les résultats du sondage de Créatec+ en mars 1987 font l'objet d'une autre étude visant à mieux comprendre les attitudes des Québécois à l'égard de l'immigration et de la pluralité culturelle (Bolduc et Fortin, 1988). Les observations confirment d'autres relevées précédemment. Les Québécois auraient une opinion moins favorable que la moyenne canadienne de la pluralité culturelle, percevant l'insertion des immigrants à la culture de l'Amérique anglophone comme une menace pour la langue française. Les auteurs proposent comme explication de cette différence la fréquence plus élevée chez les francophones que chez les anglophones, de caractéristiques traditionnellement associées à la crainte de l'étranger, comme le faible niveau d'éducation ou la non-participation au marché du travail. À niveau de scolarité, de type d'occupation et d'activité semblables, cette différence d'attitude se trouve en effet sensiblement réduite dans le cas des Montréalais: «Nous trouvons que les Anglo-Montréalais s'ouvrent un peu plus facilement au 'multiculturalisme9, mais nous démontrons qu'une fois éliminé le facteur 'crainte pour l'avenir du français', les FrancoMontréalais sont tout aussi réceptifs qu'eux aux différents groupes ethniques et raciaux» (idem : 1). La situation est comparable dans les régions de la Mauricie et de l'Abitibi-Témiscamingue, mais l'est moins nettement dans d'autres régions de la province.
Selon une enquête menée par Tchoryk-Pelletier (1989), auprès d'élèves francophones du niveau collégial, les francophones natifs du Québec développent des stéréotypes positifs des immigrants francophones venus d'Europe, les voyant comme fiables, aimables et bons élèves, alors que les immigrés d'origine juive leur apparaissent certes très assidus mais aussi moins fiables et sincères que les précédents. Un même couple d'oppositions s'applique aux Vietnamiens hautement appréciés et aux Haïtiens perçus comme agressifs, factieux, peu studieux et moins intelligents et fiables. Similairement les Latino-américains sont définis comme les plus agressifs des élèves, et les moins studieux et respectueux des réglements scolaires.
11.3. La pluralité culturelle et le statut du français
Selon les études et les sondages, l'acceptation de la pluralité culturelle est liée à la perception du statut du français au Québec. Un fossé existe sur ce point entre groupes minoritaires et majoritaire. Les opinions sur le danger de l'immigration pour la survie de la langue française divergent radicalement selon les groupes linguistiques: préoccupation majeure chez les francophones, préoccupation mineure pour les anglophones qui, selon un sondage de Créatec+ en 1987, ne s'inquiètent pas de la survie de cette langue dans une proportion de 90 % (Bolduc et Fortin, idem). Alors que les anglophones ont des opinions partagées sur l'utilité de la connaissance préalable du français comme critère de sélection des immigrants, les trois quarts des allophones et des francophones reconnaissent l'importance de ce critère linguistique. Les trois groupes sont toutefois d'accord pour s'opposer, dans leur majorité, à l'utilisation de critères liés au pays de provenance, à la race ou à la religion (idem).
Face à ces faits, Bolduc et Fortin affirment qu'une politique efficace d'"intégration" des immigrants au milieu francophone contribuerait à «atténuer le réflexe défensif des francophones de souche face à l'immigration et au multiculturalisme». Selon eux, la réticence des francophones s'affaiblirait au fur et à mesure que se confirmerait une convergence culturelle croissante de tous les résidents du Québec vers la langue et la culture françaises. En effet, si les immigrés et leurs descendants participaient à la vie québécoise, l'exemple de leur apport particulier au développement collectif deviendrait un facteur important d'attraction des nouveaux immigrants, ainsi que de rapprochement entre les «francophones de souche» et les autres ethnies. Encore faudrait-il pour ce faire, au moins trois conditions, estiment les mêmes auteurs. Les acquis de la politique linguistique devraient être stabilisés, les institutions francophones (éducation, santé, services sociaux, gouvernements, entreprises) devenir plus accueillantes pour les minorités culturelles qu'elles ne l'ont été dans le passé et la diffusion d'informations sur les autres pays et cultures élargie afin de faire tomber les barrières interethniques et interraciales. La désinformation entretient, selon eux, les stéréotypes et la méfiance à l'endroit des immigrants, bien que les progrès de la scolarisation et la participation accrue de la population francophone au marché du travail agissent en sens inverse.
Après l'adoption de la loi 101 (1977), d'autres études cherchent à évaluer les perceptions du statut de la langue française par les différents groupes linguistiques et mettent en lumière les liens entre les attitudes à l'égard de la pluralité culturelle et de la pratique linguistique (Beauchamp, 1983; Georgeault et Gagné, 1983; Monnier 1983, 1986). Elles reflètent une inquiétude des francophones quant à l'anglicisation des immigrants, et montrent une préférence des non-francophones pour le bilinguisme.
En 1982, selon un sondage10 demandé par le Conseil de la langue française (Beauchamp, idem), les non-francophones croient que la francisation est suffisante et qu'elle continue de progresser, fait qui ne les rassure pas quant puisqu'ils perçoivent de façon négative les conséquences de la loi 101; ils sont opposés à la Charte de la langue française, à l'exception des immigrés récents. Le profil des attitudes et des comportements des allophones ressemble, quant à lui, davantage à celui des anglophones qu'à celui de francophones, bien que leur consommation de produits culturels francophones soit plus élevée que celle des anglophones. Ils souhaitent le moins de contraintes possibles dans le domaine linguistique.
En 1982, le même conseil entreprend une série de consultations dans diverses régions afin d'établir un diagnostic sur «l'avenir du français et des francophones au Québec» et sur «la place et le rôle de la communauté anglophone et des communautés culturelles au Québec» (Georgeault et Gagné, idem). La synthèse des opinions d'une cinquantaine de personnes (francophones, anglophones et allophones) sur ces deux thèmes donne les résultats suivants:
L'ensemble des répondants confirment la nécessité d'une langue commune, d'un processus de francisation et d'une législation linguistique, mais ils voient les groupes culturels immigrés comme partenaires obligés de la réalisation de ces objectifs.
Les répondants francophones désirent le maintien de la loi 101 en son état, car elle affirme leur identité propre.
Les répondants anglophones reconnaissent le fait français, le respect de l'affirmation francophone et le principe de la législation linguistique, mais rappellent que le Québec a été développé par les francophones et les anglophones, et considèrent le Québec comme leur pays. Ils estiment donc que des modifications doivent être apportées à la loi 101 (1977).
Quant aux répondants allophones, ils disent vouloir faire en sorte que les membres de leurs communautés s'ouvrent au fait français au Québec.
Les auteurs de l'étude notent le caractère «égocentrique» des positions de chacun des groupes, lesquelles montrent comment la question linguistique demeure objet de discorde quand il s'agit de définir la nature et les fondements de la spécificité québécoise et, subséquemment, les relations entre groupes ethnoculturels aux pratiques linguistiques différentes. Une enquête (Moise et Bourhis, 1994) montre aussi combien l'aspect linguistique demeure important dans la construction d'attitudes inter-groupes au Québec. À des questions posées dans la rue, à Montréal, en anglais ou français par des enquêteurs-passants "noirs" ou "blancs", les francophones interrogés répondent dans les mêmes proportions dans la langue d'usage de l'enquêteur, quelle que soit l'apparence raciale de ce dernier.
Les résultats de l'importante enquête sur les attitudes à l'égard du multiculturalisme réalisée à l'échelle du Canada, en 1991, par Berry et Kalin (1995), conduisent à des conclusions similaires de celles avancées depuis plus de dix ans. La crainte d'une perte de statut du français contribue grandement à une attitude de méfiance des francophones du Québec à l'égard de l'immigration.
Lors d'une enquête par le Conseil de la langue française en 1993 (Gauthier et Bourhist, 1993), la francisation des immigrants est considérée par les répondants le second facteur le plus important
pour l'épanouissement du français, l'usage du français dans les milieux de travail étant le premier.
Similairement, la francisation des immigrants est dit le facteur le plus important pour l'amélioration des relations entre francophones et immigrants au Québec.
Enfin, un dernier sondage en mai 1996 montre combien la francisation de Montréal constitue un objet de litige. Les Québécois francophones soutiennent à 61 % que Montréal s'est anglicisée; 20 % des allophones et 1% des anglophones partagent cette impression (P. O'Neill, 1996). Posée uniquement aux francophones de la région de Montréal, la même question recueille l'adhésion de 59 % des répondants. En 1993, ils étaient seulement 37 % à penser ainsi. D'autres réponses illustrent le clivage entre groupes linguistiques et cette perception que les immigrants représentent une des menaces pesant sur la vitalité du français au Québec:
les droits linguistiques respectent les droits de la minorité anglophone.
Francophones: 82 %; anglophones: 27 %; allophones: 48 %;
les lois sur la langue française ne sont pas suffisamment appliquées.
Francophones: 69 %; anglophones: 8 %; allophones: 30 %;
l'affichage bilingue va encourager les immigrants à moins apprendre le français.
Francophones: 60 %; anglophones: 7 %; allophones: 21 %;
accorder l'affichage bilingue, c'est ouvrir l'école anglaise aux immigrants.
Francophones: 55 %; anglophones: 25 %; allophones: 16 %;
les immigrants enverraient leurs enfants à l'école française même si la loi ne les y obligeait pas.
Francophones: 32 %; anglophones: 43 %; allophones: 47%.
11. 4. Le hiatus entre les attitudes et les comportements
Depuis les années 1950-1960, une évolution des attitudes de l'opinion publique vis-à-vis des immigrés est nette au Québec. Persuadée d'une forte concurrence économique des immigrés, l'opinion publique est très peu favorable à l'immigration durant les années 1970. Cette conviction perd de sa force au fil des années 1980 et les questions de la francisation des immigrés et de leur «retrait» de la vie sociale prennent le pas sur les considérations économiques. La perception de l'immigration devient directement liée à la perception du statut du français et de comportements considérés «déviants»: vie en réseaux fermés et en «ghettos», usage de langues autres que le français dans la vie privée, faible participation sociale et politique, orientation religieuse militante, criminalité. La conception des immigrés comme membres de groupes et d'univers autres qui primait durant les années 1970 fait peu à peu place à une demande d'"intégration", d'incorporation, au groupe francophone. Aussi, les considérations culturelles et linguistiques deviennent centrales, et l'on peut comprendre la perception peu favorable des immigrés d'origine arabe ou anglophones, considérés comme très 'éloignés culturellement', ainsi que les frictions entre les groupes linguistiques quant au statut et à l'acceptation de la pluralité culturelle issue de l'immigration.
Par ailleurs, les Québécois sont en majorité favorables au fait de vivre dans une société polyculturelle et considèrent la présence d'immigrés comme un enrichissement culturel. Pourtant, selon les sondages, y compris celui de 1992, de 30 % à 40 % d'entre eux désirent une réduction du nombre de nouveaux étrangers et 70 % ou plus préféreraient une politique nataliste aux politiques en cours durant les années 1980. Acceptation de la pluralité culturelle et maintien de hauts niveaux d'immigration ne vont pas de pair. Similairement, le fait que des personnes admettent des immigrés dans leur entourage ne signifie en rien qu'elles valorisent la pluralité culturelle au sein d'une société et qu'elles n'ont aucun comportement raciste. On a noté cette non-correspondance dans plusieurs pays, notamment en Europe, où paradoxalement on constate une progression parallèle d'attitudes positives et des comportements racistes et xénophobes.
Un sondage n'est pas à lui seul un indicateur de la qualité des relations interculturelles, ni des attitudes réelles. En effet, nombre de personnes n'osent pas exprimer des opinions non admises et valorisées sur la place publique. Aussi, lorsque, comme il est le cas au Québec, la tolérance et les attitudes positives envers les immigrants et leurs descendants constituent la norme sociale dominante, les sondages mesurent des normes sociales dominantes autant, sinon plus, que des attitudes et opinions réelles. Si l'on ne sait comment évaluer ce biais, on peut examiner la corrélation des attitudes entre elles.
Une enquête de Forest, Dubreuil et Cardinal (1990) apporte précisément d'autres informations utiles sur la structure des attitudes à l'égard de l'immigration. À partir de leurs données, les auteurs mettent en évidence quatre types d'attitudes. L'«acceptation» se caractérise par des attitudes favorables envers les immigrants nouvellement arrivés et les minorités ethniques; elle ne correspond pas néanmoins aux attitudes les plus positives. Les répondants inclus dans ce type (45 %) perçoivent une distance entre le groupe francophone et les immigrants (nous/eux), et estiment leur intégration possible mais non certaine. Un autre type présenté par 33 % des répondants, correspond à un "rejet" global des immigrants et des minorités ethniques, en particulier des minorités racialisées. Un troisième type dénommé «peur de perdre son emploi» est le moins représenté (6 % des sujets). La majorité de ses attitudes sont liées à la question de l'emploi: crainte de la concurrence des immigrants sur le marché du travail, perception favorable des immigrants investisseurs. Ces répondants refusent toute mesure pouvant faciliter l'accès des immigrants à des postes décisionnels. Enfin, le dernier type, dit «intégrateur» (7,5 % des répondants) correspond à une acceptation des immigrants au niveau individuel mais non collectif. Ces répondants acceptent d'avoir des immigrants de n'importe quelle origine comme membres de leur famille, amis, voisins et collègues. Par contre, ils considèrent la population d'origine immigrée dans son ensemble comme un danger potentiel, danger culturel qu'ils ne veulent réduire. Ils désirent que les immigrés abandonnent leurs traditions et se fondent dans la collectivité. Ces répondants nient très fortement l'apport culturel, économique et démographique des immigrants.
Les auteurs constatent l'absence de corrélation mécanique, que font souvent les analystes de sondages, entre perception positive de contacts culturels individuels avec des immigrés et acceptation de l'immigration, de la pluralité culturelle et d'une insertion égalitaire des immigrés. Ils contastent que l'attitude dite de rejet «ne semble pas comporter de racisme puisque ceux et celles qui tendent à la partager acceptent plus que la moyenne, les immigrants des minorités visibles, les autres répondants acceptant moins ceux-ci au profit des immigrants d'origine européenne ou britannique». Similairement, les répondants dits intégrateurs perçoivent de manière très positive la présence de personnes d'origines diverses dans leur cercle d'amis et de parents, mais n'évaluent pas positivement l'apport global des immigrants et de leurs descendants à la société québécoise. Ils peuvent même opposer une totale fermeture au pluralisme culturel.
Ces attitudes paradoxales semblent tenir principalement aux fondements des tensions entre groupes culturels au Québec, c'est-à-dire aux pratiques linguistiques des groupes minoritaires et à leurs options constitutionnelles. La perception des immigrés par la population majoritaire d'ascendance française relève essentiellement de questions de politique interne et de défense de la langue et non, comme dans nombre de pays européens, d'un racisme biologisant ou de considérations de sécurité intérieure ou de politique internationale (terrorisme, protection de marchés et d'accords de commerce). Par exemple, en 1992, seulement 14 % des répondants croient que les immigrants nuisent au maintien du français au Québec, alors que 88 % veut que ceux-ci apprennent et parlent fréquemment cette langue, y compris pour 56 % dans leur vie privée. Cette dernière opinion est un des traits marquants de la perception de l'immigration durant les années 1980-1990.
11. 5. Racisme biologisant, propagande haineuse et regroupements racistes
Selon une enquête sur les programmes d'action positive au Canada (Elbaz et Murbach, 1993), les représentants des groupes haïtien et vietnamien de Montréal interrogés se montrent favorables à ces mesures en raison de la discrimination historique et actuelle que subissent ces minorités; ils ne parlent pas néanmoins de racisme leur attribuant des traits caractériels négatifs et des aptitudes moindres en raison de leur apparence physique et de l'histoire de leur société. Cette forme de racisme propre aux sociétés colonisatrices européennes et aux États-Unis et très actif dans les instances gouvernementales canadiennes jusque dans les années 1950, ne semble guère présent au Québec, si ce n'est au sein de groupes très limités. Des représentants de la communauté haïtienne interrogés dans le cadre d'une autre enquête font également plus état de xénophobie, de ressentiment à l'égard des étrangers, d'ethnocentrisme défensif de la part de la majorité canadienne française que de racisme biologisant (Therrien et Labelle, 1993a). Néanmoins ils disent exister des formes d'un tel racisme à l'égard des immigrés haïtiens et de leurs descendants, notamment dans les domaines de l'emploi, du logement et à l'école et de manière croissante ces dernières années en raison du débat nationaliste. Néanmoins ce racisme ne serait nullement comparable à celui subi par certaines minorités aux États-Unis ou en Europe, car, disent-ils, il n'est pas fortement enraciné dans une idéologie biologisante ou culturaliste comme dans ces régions. Des représentants de la communauté italienne estiment que l'ethnocentrisme des "francophones" demeure présent et actif et que la défense de la langue et de la culture françaises ne sont que des masques du racisme, alors que d'autres considèrent que les tensions entre leur groupe de référence et celui francophone majoritaire ont fortement diminué en raison de l'acceptation progressive du fait français par les "Italiens" (Paquin et Labelle, 1993b). Les représentants de la communauté libanaise partagent le point de vue de la plupart des représentants des groupes haïtien et italien. L'ethnocentrisme de la majorité francophone, qui atteint même des groupes immigrés francophones comme le leur, demeure un facteur d'exclusion sociale, et le racisme un handicap sérieux de plus en plus subi par la minorité haïtienne (Paquin et Labelle, 1993a). Les représentants de la communauté juive semblent les moins inquiets au sujet du rejet des minorités culturelles au Québec. L'antisémitisme et le racisme sont à leurs yeux des phénomènes mondiaux, particulièrement implantés en Europe, et leurs manifestations au Québec moins sérieuses qu'ailleurs en Occident, y compris qu'au Canada anglais. Toutefois des gestes marginaux comme l'attaque d'élèves d'une école juive d'Outremont et la profanation de tombes pourraient annoncer des épisodes d'antisémitisme plus graves alors que la situation de l'emploi se détériore et que le conflit entre Israël et des pays arabes ne se résout pas (Therrien et Labelle, 1993b).
Mc Andrew (1996) a réalisé un bilan des recherches québécoises concernant le racisme au Québec. Nous reprendrons les propos et conclusions de l'un et l'autre texte. La violence raciste n'a pas envahi la scène québécoise, comme c'est le cas en Allemagne et, dans une certaine mesure, en Angleterre ou aux États-Unis ces vingt dernières années, mais des formations racistes existent (Hubert et Claudé, 1991) en dépit des interdictions formelles de la Charte de propager des idéaux haineux (Bosset, 1993, 1994). Certes, elles ne représentent que de petits groupes, se manifestant surtout par des actions spectaculaires: attaque d'une famille de Somaliens en juillet 1991 dans un quartier de Montréal (LAM, 1994), vandalisme sur des lieux de culte juifs ou musulmans, organisation d'un festival néo-nazi en août 1992 (LAM, 1992a). Mais cette présence de groupes haineux génère des réactions de violence, notamment entre groupes de jeunes qui s'affrontent occasionnellement. Par ailleurs, la présence d'idéologies racistes sur le territoire québécois témoigne de la survivance d'idéaux d'extrême droite et laisse craindre leur influence politique (LAM, 1993).
En 1993, la section montréalaise de la Ligue Antiraciste Mondiale rappelle que les lois antiracistes sont insuffisantes au Québec (Chartier, 1992). En 1994, la CDP (1994) note que, dans sa Déclaration sur les relations interethniques et interraciales de 1986, le gouvernement s'est engagé à adopter toute mesure appropriée permettant de lutter contre le racisme. Aussi, vues les compétences constitutionnelles du Québec en la matière, demande-t-elle au gouvernement de donner effet à cet engagement par une réprobation claire et sans équivoque des activités des mouvements racistes et un renforcement de la Charte des droits et libertés de manière à poursuivre plus efficacement ces mouvements.
Selon le président de la Commission, celle-ci a dû s'incliner à plusieurs reprises ces dernières années devant les demandes d'individus visés par des actes haineux, faute de posséder les outils légaux pour poursuivre les individus ayant commis de tels gestes. Bien que reconnaissant que la recrudescence de groupes racistes est marginale au Québec, comparativement à d'autres pays d'immigration, la présence de tels groupes militant dans la région montréalaise, comme le Ku Klux Klan, le Heritage Front et le Northern Hammerskins, est à l'origine d'incidents; 143 ont été rapportés en l'espace de six mois durant 1994. La CDP demande qu'à l'exemple des provinces de la Saskatchewan et de la Colombie britannique, une nouvelle disposition de la Charte soit introduite en vue de rendre tout acte «d'incitation à la discrimination» un délit civil, car le fardeau de la preuve est moindre en droit civil, qu'en droit criminel. Les crimes haineux sont régis par le Code criminel canadien. De plus, selon la CDP, la portée de l'article 11 de la Charte québécoise, qui interdit la diffusion, la publication ou l'exposition d'un signe discriminatoire, est trop restreinte. Ainsi, la Commission donne en exemple une des limites apportées à son intervention; elle ne peut sanctionner quiconque véhicule un discours selon lequel les membres de certains groupes ethnoculturels seraient de mauvais locataires.
Au printemps 1991, le Centre canadien contre le racisme et les préjugés (CCRP) identifiait quarante-quatre groupes racistes au Québec. Selon diverses sources, les plus importants de ces groupes sont ou étaient les suivants. Rappellons en effet que ces groupes se forment ou se défont sans cesse et composent, en définitive, une réalité extrêmement volatile.
Les Skinheads (Mc Andrew et Potvin, 1996 : 42-43). Jusqu'en 1985, ce regroupement est plutôt un mouvement contre-culturel, caractérisé par un style musical et d'opinions politiques plutôt modérées (Hubert et Claudé, 1991 : 51). Toutefois, une tendance raciste et d'extrême droite se développe progressivement et certains Skinheads de Montréal suivent l'évolution du mouvement Skinhead en Grande-Bretagne et aux États-Unis. On assiste dès lors à l'instauration d'un «folklore néo-nazi», qui donnera suite à une idéologie plus précise et à des organisations structurées. Le mouvement pénètre dans les écoles secondaires et les cégeps, et quelques bagarres apparaissent çà et là entre Skinheads antiracistes (redskins) et Skinheads néo-nazis. À partir de 1985, les affrontements se multiplient entre Skins et minorités racialisées. Les cibles des attaques sont des Noirs, des Latinoaméricains et des homosexuels (Blondin, 1993 : 100) et les communautés juives et arabes. Les attaques ont lieu lors de rassemblements publics, tels des spectacles antiracistes, des manifestations, des projections de films, à la sortie de bars, dans des restaurants, les transports en commun, et, depuis 1990, contre des synagogues ou des cimetières juifs profanés «en série» (Sainte-Foy, Montréal). Néanmoins, peu de plaintes, d'arrestations et de condamnations sont enregistrées (Hubert et Claudé, idem : 52).
En 1995, la section anti-gang du SPCUM évalue le nombre de Skinheads à environ 250 au Québec. Trois groupes sont surtout actifs: le Northern Hammer Skins (NHS), le White Power Canada (WPC), ainsi qu'un groupe rock raciste, les Involved Patriots. Pour Hubert et Claudé (idem : 38-42), les caractéristiques générales des membres de ces groupes n'expliquent en rien leurs comportements: ils proviennent de toutes les classes de la société, plus particulièrement de la classe moyenne. Ces auteurs estiment que le facteur explicatif le plus déterminant est la déstructuration familiale vécue par ces jeunes ou, plus généralement, la perte ou la dissolution de systèmes identitaires (religion, appartenance à une communauté, etc..).
Ku Klux Klan (Mc Andrew et Potvin, idem : 44). Les organisateurs du KKK au Québec font appel à la race, à l'entreprise privée et à la chrétienté et semblent se manifester à des moments de tension sociale et ethnique en se présentant comme un regroupement de simples citoyens de plus de 18 ans, chrétiens et sans casier judiciaire. Ils s'opposent totalement aux programmes d'accès à l'égalité, à ce qu'ils estiment être une «obligation» des parents d'envoyer les enfants dans des écoles multiraciales, à l'usage de drogues, à l'immigration sous tous ses aspects. Les positions du KKK sur la question constitutionnelle sont par contre variables. Le chef du KKK de Montréal, ancien candidat du Parti indépendantiste dans Hochelaga-Maisonneuve en 1989, serait, de ce fait, très lié au MSN, au RPCF, au CRI, au MIREF et à SOS-Génocide (Hubert et Claudé, idem: 61-63) et KKK de Montréal prône un nationalisme québécois radical, alors que le KKK de Sherbrooke s'inscrit dans la mouvance fédéraliste (LAM, 1994).
Nationalist Party of Canada et Aryan Nations (Mc Andrew et Potvin, idem : 45-46). D'autres groupuscules québécois sont affiliés à ces deux organisations racistes canadiennes. Le NPC a élaboré un programme politique axé sur «l'édification d'une idéologie commune et d'une philosophie de l'histoire raciale des Blancs», ainsi que sur «les façons de survivre financièrement, socialement et physiquement dans un environnement antiraciste imposé par le système» (Hubert et Claudé, idem : 66). Il préconise le maniement des armes pour les Skinheads, les préparant à la «guerre raciale». Le chef de l' Aryan nations propose, quant à lui, de former des groupes de survie et d'entraînement à cet effet.
Heritage Front (Mc Andrew et Potvin, idem : 45): Ce regroupement prône la séparation des «races» plutôt que la suprématie blanche, il attirerait bon nombre de Skinheads et maintiendrait des liens très étroits avec des organisations néo-nazies du Canada, telles que White Aryan Resistance, Women's Aryan Union et le très violent Church of the Creator (COTC). Il aurait en outre des contacts avec des organisations de même allégeance en Allemagne, en Grande-Bretagne, en France, en Hongrie, en Italie, en Espagne, en Scandinavie et en Afrique du Sud. Au Québec, le Heritage Front aurait établi des liens étroits avec le Cercle Jeune Nation de l'Université de Montréal, avec le leader de l'ancien White Power Canada et avec le KKK. Il se proposerait de présenter des candidats partout au Canada lors des prochaines élections fédérales.
Groupes issus des minorités ethniques (Mc Andrew et Potvin, idem : 46-47). La Ligue Antifasciste de Montréal estime que des groupes racistes existent également au sein de minorités ethniques, mais peu de renseignements sont accessibles à ce sujet. Le groupe SAJE (Save All Jews Everywhere) serait très clairement hostile aux Noirs et musulmans. Bien que n'exerçant aucune violence organisée contre ces groupes ciblés, l'existence de ce type d'association crée un climat d'intimidation. Nation of Islam et Black House, des regroupements de personnes noires, séparatistes et suprémacistes, dirigés par Shola Islam, sont considérés anti-Blancs, anti-Juifs et anti-catholiques et sont directement reliés aux groupes américains du même nom. Ces groupes n'excluent pas la violence, notamment dans les cas de légitime défense, mais ne la prônent pas.