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CHAPITRE 12

REPRÉSENTATIONS PUBLIQUES DE LA DIFFÉRENCE CULTURELLE

La question de la représentation de la différence culturelle et des immigrés se pose dans plusieurs domaines (discours politique, littérature et autres arts, manuels scolaires, communications), mais trois domaines sont d'importance car ils concernent la quasi-totalité de la population. Ce sont le secteur scolaire dont il a été traité dans la partie sur l'éducation, le discours politique dont il sera traité et le secteur des communications. L'analyse de la représentation des immigrés ou de la société québécoise par des artistes québécois quelle que soit leur origine, est encore peu abordée; il existe quelques études traitant d'oeuvres littéraires (Étienne, 1995; Harel, 1989a, b; Barsky et Helly, 1995).

Le secteur des communications est un vaste secteur regroupant les médias écrits et électroniques, la publicité et les arts graphiques. L'image des minorités publicisée par ces agents compose une des facettes importantes de l'inclusion ou du rejet symbolique de celles-ci. Des rapports et mémoires successifs du CRARR (1986, 1988b; Niemi et Salgado, 1988) et d'un organisme consultatif gouvernemental, le CCCI (1986b, d, e, f, 1989c, 1990b) rappellent le nombre de demandes, émises en vain, d'une meilleure représentation matérielle et symbolique des minorités culturelles dans le monde des communications.

De 1977 à 19861, les descriptions et études de l'état des relations des médias québécois et des minorités culturelles ne sont guère nombreuses, ni positives. La mention et la représentation des minorités culturelles sont jugées déficientes par nombre d'intervenants et quelques rares analystes; elles sont toutefois estimées plus fréquentes et complexes dans les médias anglophones que dans les médias francophones. Au nombre de ces derniers, La Presse est néanmoins souvent exemptée de reproches en raison de sa chronique régulière sur les minorités culturelles (Bourque et Touré, 1986).

En 1986, le Groupe de travail sur la politique de la radiodiffusion formé par le gouvernement fédéral émet la conclusion suivante:

          Le peu d'intérêt que les médias francophones accordent aux communautés culturelles incite les immigrants du Québec à préférer les médias anglophones. La communauté francophone se prive ainsi d'un apport culturel et linguistique qui lui serait précieux, compte tenu de sa faible croissance démographique (Groupe de travail.., 1986 : 582).

Selon l'évaluation par ce Groupe du contenu des émissions francophones en 1985, 1% des personnes interrogées dans le cadre des programmes de nouvelles sont issues de minorités culturelles, et les personnes des minorités composent 6 % des personnages de télévisuelles. Une étude sur la représentation des minorités racialisées dans les émissions des réseaux de télévision CBC, CTV, Global, Radio-Canada, TVA, Quatre Saisons et Radio-Québec entre 1977 et 1987 conclut à une mention plus fréquente de ces personnes par les stations anglophones (Generations Research Inc, 1988).

La disparition de la série d'émissions Arrimage à la fin de la saison 1985-1986 suscite un tollé de protestations et incite le Conseil des Communautés culturelles et de l'Immigration du Québec (CCCI) à mener une consultation publique sur les minorités culturelles et les communications. En 1987, le Conseil organise aussi un colloque: «Les médias du Québec: un monde tricoté serré?». Des constatations majeures se dégagent de ce colloque auquel participent 24 organismes. Les médias traduisent mal la réalité culturelle pluraliste québécoise, notamment montréalaise, en négligeant de représenter les minorités culturelles (particulièrement dans les médias francophones). De plus, les médias généraux donnent des minorités une image négative (CCCI, 1986b : 16), sous-estiment leur contribution à la société québécoise et limitent leur accès à des emplois correspondant à leur compétence.

En 1987, deux magazines consacrent un numéro spécial au thème de la pluralité culturelle dans les médias: Humanitas («Les 'ethniques' et les médias», 1987b) et Le 30, magazine du journalisme québécois (1987). Le numéro d'Humanitas contient les résultats de deux enquêtes: l'une menée par la revue elle-même auprès de 300 personnalités de divers milieux (journalistique, littéraire, universitaire...) et l'autre effectuée en 1984 par l'Association des journalistes ethniques du Québec. Peu de personnes répondent à l'unique question d'Humanitas (1987b : 11): «Comment expliquez-vous l'absence des minorités ethniques dans la programmation quotidienne de la presse écrite et audiovisuelle au Québec et quelles suggestions faites-vous pour que la réalité multiculturelle canadienne et québécois soit mieux reflétée?». Des répondants se basant sur leurs expériences professionnelles contredisent l'affirmation incluse dans la question; d'autres tentent de l'expliquer en se référant à des raisons historiques, à la «tradition», à la «peur des minorités» et prônent, pour y remédier, le «professionnalisme», la mise en valeur de la production pluriculturelle, le décloisonnement des groupes ethnoculturels et la sensibilisation des journalistes à la pluralité culturelle.

Les articles inclus dans le dossier «Eux et nous dans les médias» du magazine Le 30 permettent de comparer les situations québécoise, française et américaine en plus de fournir des éléments d'information sur le quotidien de la discrimination et du racisme dans les médias. Deux articles réfèrent à une étude réalisée par Bourque et Touré (1986) sur L'image des groupes ethniques dans les médias québécois. Ce travail basé sur l'analyse de contenu de quatre médias de la presse écrite et parlée de la région de Québec durant une période de trois mois, témoigne des préjugés véhiculés:

          Inconsciemment ou non, les journalistes, animateurs et autres communicateurs sont au nombre de ceux qui véhiculent stéréotypes et préjugés sur les minorités raciales et ethniques, pour lesquelles les médias semblent, en effet, avoir adopté deux critères fondamentaux : marginalisation et occultation... les communautés culturelles n'existent que lorsqu'il leur arrive des choses fâcheuses! (idem : 15).

En se gardant de conclure au racisme des journalistes et des animateurs, les auteurs questionnent leur sensibilisation à la pluralité culturelle et leur «neutralité» dans le traitement des nouvelles. Ils soulignent le devoir d'information et d'éducation des médias, des «miroirs» de la société.

La lecture d'un mémoire adressé par le Conseil de presse du Québec au CCCI en 1986 CCCI, 1986d), permet aussi de constater le faible intérêt porté à l'influence sur la représentation des immigrés, de la description d'évènements ou de situations sociopolitiques de leurs pays ou régions d'origine. L'étude de R. Antonius (1986) décrit la couverture stéréotypée des évènements se déroulant dans les pays arabes par les médias québécois. Les immigrés d'origine arabe sont alors au nombre des immigrés les moins acceptés par l'opinion publique québécoise (Joly et Dorval, 1993). Existe-t-il un lien entre la reproduction et la légitimation de stéréotypes par les instances publiques et privées d'information et les attitudes de certains segments de la population?

En 1986, le Centre de recherche-action sur les relations raciales (CRARR) décrit les problèmes rencontrés par les membres des minorités ethniques dans le domaine des communications au Québec, en particulier dans celui des médias de la communication audiovisuelle et de la publicité (CRARR, 1986 : 57-68). Après avoir rappelé la valeur culturelle et l'importance économique des communications, le Centre souligne deux problèmes majeurs, en sus de l'inégalité dans l'emploi aucunement justifiée par des critères de compétence et favorisant la ghettoïsation : le manque de visibilité des minorités culturelles, projetant une image trompeuse de la collectivité québécoise; le caractère globalisant et biaisé de leur image, fondée sur des «stéréotypes injustes» relevant souvent du sensationnalisme. Selon le CRAR, ces problèmes ont pour conséquences la marginalisation et le rejet de ces minorités, la dévalorisation et la frustration des jeunes issus de ces groupes et le gaspillage des ressources humaines. Ils rendent les médias, notamment francophones, peu attrayants pour les minorités culturelles et alimentent chez les «Franco-Québécois» une fausse image de la société québécoise, laquelle renforce la tendance à traiter des immigrés et de leurs descendants comme des individus particuliers non-membres de la collectivité (idem). Le CRARR estime que le gouvernement doit avoir pour principes de base la création d'un «sentiment d'appartenance à part entière» des minorités. Ses recommandations visent surtout le ministère des Communications qui, selon lui, devrait assumer un rôle premier par l'adoption d'une «politique globale régissant la diversité ethnoculturelle et raciale dans toutes les communications et la publicité du gouvernement» (idem : 65).

Un autre document du CRARR, publié en 1988 à la suite d'une recherche sur la publicité dans les stations de métro de Montréal, conclut «que l'industrie de la publicité a explicitement nié la présence de plus de 200 000 Québécois qui font partie de ce qu'on appelle les minorités visibles. Elle a également mis de côté tous les aspects visibles de la diversité culturelle qui caractérise cette métropole» (CRARR-Niemi et Salgado, 1988b : 57). Pour exemple, les auteurs mentionnent que des 311 affiches présentes en 1988 dans le métro de Montréal, 10 seulement mettent en scène des personnages issus de minorités racialisées. Selon eux, l'industrie de la publicité se prive de marchés potentiels et actuels constituant un «pouvoir d'achat et de consommation inestimable». Selon le même document du CRARR, le monde de la publicité en négligeant d'associer la dimension pluriculturelle et multiraciale au visage français de Montréal, mène à «l'intégration des minorités dans le milieu angloaméricain, où au moins celles-ci ont plus de chances d'être visibles» (CRARR-Niemi et Salgado, idem : 58).

Les études des modes de représentation des minorités ethniques dans les médias sont encore à faire. Les multiples modifications de la fonction et du contenu des émissions traitant de la réalité des groupes immigrés par Radio-Québec entre 1980 et 1986, puis de cette date à maintenant, seraient par exemple illustratives des hésitations et imprécisions quant au statut de ces groupes au sein d'une société d'État. P. Anctil a réalisé en 1982 une analyse de la première série faite pour et par des minorités culturelles à Radio-Québec, Planète2.On peut en effet s'interroger sur des points de vue aussi opposés que les deux suivants avancés en 1986. Le premier provient de la conclusion du mémoire déposé par Radio-Québec, le second est mis de l'avant par le CCCI:

          [...] l'image transmise par les sociétés d'État Radio-Canada et Radio-Québec créent chez les membres de ces minorités le sentiment d'être des étrangers dans leur propre pays... La presse écrite francophone pour sa part ignore quasiment la réalité multiculturelle. La très faible couverture des manifestations et événements ethniques en est un exemple significatif. Il est temps de corriger la situation tant dans l'information que dans la publicité (CCCI, 1986b : 15).
          Il est certain que les communicateurs ont la responsabilité de refléter de façon équitable la réalité ethnique car elle est partie intégrante de la société québécoise. Ils ont également la responsabilité d'engager les talents en provenance de ces mêmes milieux. Mais il faut tenir compte du fait que la télévision ne peut à elle seule solutionner de façon satisfaisante le problème de la présence multiethnique à l'écran. Peut-être la télévision traduira-t-elle plus naturellement la réalité ethnique du Québec lorsque ces «minorités dites visibles» auront un accès plus large dans la quotidienneté de notre organisation sociale, c'est-à-dire, comme enseignants dans nos écoles, comme policiers dans nos services de protection [...] Tous les décideurs de notre société, y compris les communicateurs, doivent agir ensemble (CCCI, 1986d : 266).

Ce sont le bien-fondé et l'efficacité des politiques de la différence qui sont en cause.

Notes du chapitre 12

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Last update on 1998/01/25