INVENTAIRE PRÉLIMINAIRE DE
LA RECHERCHE EN IMMIGRATION AU CANADA
5. La sociologie
À bien des égards, la
sociologie est la discipline qui assure la plus large
couverture des questions liées à l'intégration des
immigrants; elle englobe des études tant quantitatives
que qualitatives. La démarche sociologique s'applique
sans doute au plus grand nombre de domaines. En un sens,
la criminologie est une sous-discipline de la sociologie,
et les études urbaines comportent un volet de sociologie
urbaine. L'intérêt pour des questions comme
l'assimilation ou l'intégration des immigrants découle
d'une tradition sociologique. En outre, la recherche
sociologique s'intéresse également à des questions
comme la participation au marché du travail, les
modèles familiaux et la socialisation.
Au Canada, l'étude de
John Porter, intitulée The Vertical Mosaic, fait
autorité sur limmigration et les questions
connexes, comme lethnicité. Porter y développe
lidée que chaque groupe d'immigrants se voit
attribuer un «statut à l'entrée» relativement fixe
qui fait que leur pouvoir et leurs débouchés
économiques sont de loin inférieurs à ceux des deux
groupes fondateurs, à lexception des Européens de
lOuest et du Nord.
Les sociologues, au
Canada comme ailleurs, ont aussi essayé de cerner la
question de l'érosion ou encore de la
transformation ou de la survie de la culture et de
l'identité ethniques à long terme. Dans ce contexte, on
envisage également les répercussions possibles sur la
culture de la société hôte.
a. État des
connaissances
Les sociologues se sont
intéressés davantage à la performance économique des
immigrants qu'à l'incidence de l'immigration sur
l'économie. Les études sociologiques des enclaves
ethniques et des entrepreneurs ethniques ne sont pas
uniformément négatives face à la concentration du
marché du travail et à ses éventuels avantages
socioéconomiques. Il peut en résulter des avantages
différents pour les employeurs et pour les employés. Le
débat reste ouvert, au Canada en tout cas, où il s'est
fait beaucoup moins de recherche à ce sujet qu'aux
États-Unis. Mais l'hypothèse selon laquelle la
concentration économique ethnique représente une
entrave systématique à la mobilité mérite d'être
nuancée.
La contribution macro
de l'immigration à l'économie canadienne a surtout
été étudiée par des économistes qui ont conclu (voir
ci-dessus) qu'elle a une faible influence positive.
Économistes et sociologues s'intéressent davantage aux
comparaisons micro entre les immigrants et les
Autochtones même si les sociologues privilégient
loptique de l'équité par rapport à
lefficience économique. Un immigrant non européen
gagne moins qu'une personne comparable née au Canada,
alors qu'un immigrant européen est au même niveau que
ce dernier. En matière de rémunération, l'effet
négatif lié à l'appartenance à une minorité raciale
se fait moins sentir si la personne est née au Canada.
En général, il est important dans toutes ces études de
subdiviser selon le sexe, même si les résultats fondés
sur le sexe varient dun groupe d'immigrants à
lautre.
Mais le thème central
de la recherche citée dans l'étude de la sociologie,
par opposition aux analyses strictement économiques ou
démographiques qui semblent, non pas nier, mais
atténuer l'ampleur de la discrimination raciale en soi,
est la présence persistante de discrimination à
laquelle se heurtent les minorités immigrantes sur le
marché du travail canadien. Cela comprend la
dévaluation des titres de compétence étrangers, qui
est très répandue, la discrimination fondée sur
l'accent, ainsi que d'autres formes de discrimination
systémique. Cette discrimination est documentée par des
travaux pratiques, de même que par les dires des
intéressés. On ne saurait contester la réalité de
cette discrimination qui nuit aux chances de réussite
des minorités visibles. Pourtant, il semble y avoir peu
d'études analytiques ou quantitatives du harcèlement
ethnique ou racial en milieu de travail.
Cette étude, tout
comme létude de léconomie, ne s'attache pas
aux analyses ou aux évaluations de la politique
d'équité en matière d'emploi. Bien qu'en théorie,
cette politique ne s'adresse pas aux immigrants, en
pratique, et dans l'esprit de nombreux Canadiens, elle
semble avantager les immigrants de fraîche date, qui
sont aussi issus de minorités visibles.
Des sondages nationaux
récents ont montré une opposition croissante aux
niveaux actuels d'immigration au début des
années 90, avec une baisse s'amorçant au milieu
des années 90. L'opposition à l'immigration est
souvent exprimée par des répondants de la classe
ouvrière, ce qui peut refléter la crainte d'une
concurrence réelle ou appréhendée pour les emplois, ou
simplement un plus grand souci de «rectitude politique»
chez la classe moyenne. Les attitudes face aux immigrants
varieront également selon leur pays d'origine. Même si
les attitudes racistes ont décliné de façon générale
depuis la période immédiate d'après-guerre, une
importante minorité de Canadiens continue d'afficher des
opinions explicitement racistes. Une étude récente a
confirmé que l'opposition à l'immigration au Canada
allie l'antipathie raciale à de sérieuses
préoccupations économiques.
Bien que
multidimensionnelle, l'intégration sociale progresse
régulièrement au fil des générations. L'intégration
économique en est un indicateur de base. Cependant,
l'intégration sociale peut aussi englober des
indicateurs d'utilisation ou de maintien de la langue, la
pratique de rituels culturels, la diversité des réseaux
d'amitié, lappartenance à des organisations
ethniques, la résidence dans un quartier ethnique, les
décisions maritales, les efforts pour socialiser les
enfants au sein du groupe, etc. Bien que certains
discours stratégiques décrivent l'intégration comme un
processus de compromis mutuel, la recherche porte surtout
sur les changements dans les comportements des immigrants
pour correspondre aux normes canadiennes courantes
et cela a été la tendance. Par exemple, l'usage et la
rétention de la langue ethnique déclinent sensiblement
après la génération immigrante, tout comme
l'appartenance à des organisations ethniques
officielles, et le niveau d'exogamie augmente, du moins
pour les groupes d'immigrants blancs.
Mais il existe
d'importantes variations parmi les différents groupes et
particuliers quant au rythme auquel surviennent ces
changements d'une génération à l'autre. Si les divers
indicateurs de l'intégration progressent généralement
de concert, il est évident qu'il existe d'importantes
exceptions où la rétention d'une identité et d'une
culture ethniques n'empêche pas un niveau élevé
d'intégration économique ou de succès en affaires.
Dans le domaine de
l'éducation, les enfants immigrants rattrapent
généralement les enfants nés au Canada dans de
nombreux domaines. Évidemment, à l'intérieur de cette
courbe générale, il y a des variations selon le pays
d'origine. Ce ne sont pas tous les groupes d'immigrants
qui se tirent bien d'affaire. En outre, l'âge de
l'immigration des enfants, de même que les
caractéristiques de capital humain de leurs parents ont
une influence positive sur le succès scolaire des
enfants immigrants. D'ailleurs, ce succès est
remarquable compte tenu des obstacles linguistiques et
des périodes d'adaptation (traumatisantes, dans certains
cas) que doivent surmonter les enfants immigrants. (Pas
plus qu'une autre, cette étude n'a pris en compte la
littérature qui souligne les difficultés
dintégration des réfugiés et en
particulier, des enfants réfugiés.)
Mais il ne faudrait pas
en conclure que le système scolaire est dépourvu de
préjugés, particulièrement à l'égard des enfants
immigrants non européens. Les enfants peuvent réussir
en dépit des obstacles. Des études récentes, en partie
des documents de recherche et de défense des droits, se
sont intéressées aux formes de racisme décelées dans
le programme d'études officiel et «caché», de même
qu'aux problèmes auxquels font face des étudiants en
particulier, notamment les Canadiens d'origine africaine.
Le fait qu'on ait omis
l'enseignement dans les disciplines recensées signifie
que certains documents sur l'enseignement multiracial ou
antiraciste, y compris les évaluations, n'ont pas été
passés en revue.
Il existe peu de
travaux sociologiques empiriques sur l'incidence de
l'immigration sur la vie culturelle canadienne.
Cependant, il est probable que certains Canadiens
considèrent l'immigration comme une menace à un ordre
patrimonial symbolique au Canada. En fait, les vagues
dimmigration croissante et la diversité ethnique
se sont fait sentir dans la culture canadienne
d'après-guerre. Cette influence transcende le spectre de
la culture, de la culture savante (p. ex. la
littérature, l'art) à la culture populaire quotidienne.
Pourtant, la domination des formes culturelles
traditionnelles anglaises et françaises a souvent
relégué en marge les efforts culturels des minorités.
Il n'y a pas de
consensus sur la nature de la participation des
immigrants à la vie politique ni sur les effets de
l'immigration sur la vie publique et politique
canadienne. De façon générale, les immigrants
participent autant à la vie politique que les personnes
nées au Canada. Dans l'ensemble, il n'existe aucune
preuve que les immigrants, par leur participation,
faussent les enjeux politiques, par exemple dans les cas
où les représentants politiques de certaines
circonscriptions sont en quête du «vote ethnique».
Cependant, il est clair que les groupes d'immigrants
auront des intérêts (p. ex. en matière de
politique étrangère) qui leur tiendront davantage à
coeur qu'aux autres Canadiens et qu'ils voudront
promouvoir par l'intermédiaire de leurs organisations et
par le lobbying.
Mais létude
passe sous silence de nombreuses autres questions
entourant l'immigration et la politique, de même que la
politique ethnique, qui relèvent sans doute du domaine
des sciences politiques. Citons entre autres, la
représentation dans les partis et les assemblées
législatives, le «noyautage» ethnique des assemblées
de mise en candidature, ainsi que la taille et la nature
du «vote ethnique». Il ny a à peu près rien sur
la structure et le rôle des organismes communautaires
ethniques ou composés d'immigrants, non plus que sur les
organisations racistes ou anti-immigration. En général,
on ne sest guère intéressé aux répercussions de
la présence politique des immigrants sur la qualité de
la vie politique ou publique au Canada.
L'élaboration de la
politique d'immigration du Canada fait appel à une
combinaison de considérations nationales et de facteurs
mondiaux. Les considérations nationales concernent
surtout la santé de l'économie ou les besoins
économiques perçus, mais peuvent aussi englober des
facteurs politiques comme les pressions exercées par
divers groupes d'intérêts pour et contre l'immigration.
Dans les facteurs mondiaux, on compte la croissance de la
population mondiale et du nombre des réfugiés, les
comparaisons économiques entre les pays source, le
Canada et d'autres pays d'accueil potentiels, des
considérations de politique étrangère et les
obligations découlant de traités. On ne sait trop
comment le jeu réciproque de ces facteurs influe sur le
processus de l'intégration des immigrants pour ceux qui
réussissent à venir.
Aux yeux des
sociologues, la complétude institutionnelle et la
ségrégation résidentielle revêtent une importance non
négligeable. Il est acquis que de telles concentrations
sont un produit complexe de facteurs de classe, de
préférences des minorités et de tendances à la
discrimination flagrante ou voilée. Pourtant,
contrairement à ce que soutiennent certains analystes,
et comme nous l'avons mentionné ci-dessus, il semblerait
que les liens communautaires ethniques ne soient pas
nécessairement un obstacle à la réussite et que la
complétude institutionnelle puisse offrir un refuge à
certains immigrants.
On a constaté que les
immigrants accèdent à la propriété en très grand
nombre. Cependant, aucune étude sociologique n'est
citée sur le thème général de la qualité du logement
ni sur la discrimination à laquelle se heurtent les
immigrants, et en particulier les minorités visibles,
sur le marché de l'habitation.
b. Pistes de
recherche
D'après l'étude, nous
en savons très peu au sujet de l'immigration et de la
mondialisation, mais on pourrait faire valoir que le
mouvement international des peuples devrait être un
élément de la recherche sur la mondialisation. La
plupart des travaux menés au Canada ont traité
l'intégration des immigrants comme un processus
linéaire qui se déroule à l'intérieur des frontières
canadiennes. Cela reflète un paradigme désuet au sujet
du processus d'immigration. Des retours au pays d'origine
se sont produits, surtout à la suite de difficultés
d'adaptation. L'importance nouvelle du rôle des
«diasporas», facilité par la révolution survenue dans
les communications et les transports, exigera de nouveaux
paradigmes. La migration n'aura pas nécessairement la
même finalité que par le passé; il est beaucoup plus
facile pour les immigrants de conserver un contact
personnel et culturel avec le «vieux pays». On ignore
encore si ces nouvelles réalités influent sur le besoin
perçu d'une intégration maximale à la vie canadienne.
Il convient de faire
des recherches sur la relation entre le
«multiculturalisme» et l'internationalisation des
capitaux et les éventuels investissements au Canada. À
cela devraient se greffer des études comparatives du
processus migratoire international. On pourrait y
intégrer l'idée d'une concurrence mondiale où le
Canada serait appelé à soumissionner pour les
«meilleurs» migrants internationaux.
Les attitudes envers
les immigrants, le racisme compris, devraient être
analysées selon la composition de classe des groupes de
minorités immigrantes. On ne sait trop si l'opposition
à l'immigration vise les immigrants de classe
supérieure, par envie peut-être, ou les immigrants de
classe ouvrière, qui peuvent être des concurrents
directs pour les emplois.
La même lacune
importante se retrouve dans presque tout le spectre de la
littérature, soit l'absence de distinction entre les
diverses catégories d'immigrants. Autrement dit, il n'y
a pas de recherches comparatives publiées qui soient
satisfaisantes sur la façon dont les migrants des
catégories de la famille, des réfugiés ou des
indépendants s'intègrent au tissu social canadien.
Des travaux plus
poussés sont nécessaires pour examiner l'envergure, le
fonctionnement et les conséquences de la
"complétude institutionnelle" au sein des
groupes d'immigrants. Cela impliquerait, entre autres,
des études ethnographiques détaillées, ainsi que
d'autres études qualitatives des organisations d'ethnies
particulières qui jouent souvent un rôle dans la vie
quotidienne des immigrants. La complétude
institutionnelle peut, à son tour, être reliée à
l'ampleur de la concentration résidentielle, volontaire
et involontaire, qui demeure un élément central du
paysage urbain.
Il existe une carence
précise concernant l'étude de la prestation des
services sociaux aux immigrants. En fait, on trouve au
Canada une littérature peu volumineuse, mais croissante,
qui explore la prestation de services sociaux et de
santé adaptés à la culture, mais les études
recensées n'en ont pas fait mention. Quoi qu'il en soit,
la littérature en question est peu concluante quant à
l'influence de services adaptés à la culture dans ces
domaines sur des indicateurs de résultats appropriés
pour les immigrants.
Une dernière
recommandation de recherche découle de l'absence
d'études sur la façon dont l'évolution des conditions
structurelles au Canada risque de se répercuter sur
l'intégration des immigrants.
c. Questions
méthodologiques
Le principal biais
méthodologique identifié est celui de l'analyse
comparative. On suppose que pour une raison quelconque,
la population dorigine canadienne représente la
norme à laquelle les groupes d'immigrants doivent se
conformer. En fait, les immigrants au Canada sont un
produit non seulement de leurs antécédents mais aussi
de la société d'accueil qui les façonne. Par
conséquent, la tradition consistant à comparer les
personnes nées à l'étranger à celles nées au Canada
crée des catégories qui ne sont pas véritablement
distinctes.
Le déséquilibre du
pouvoir entre la population immigrante et celle
dorigine canadienne contredit l'idée d'une
intégration mutuelle, égale et réciproque. Le Canada
dicte les normes, les paramètres auxquels doivent se
conformer les immigrants. En fait, les immigrants NE
DÉVIENT PAS tellement des normes canadiennes.
Ce serait tout un défi
de voir sil est possible de créer une norme
«objective» à partir de laquelle on puisse mesurer et
évaluer l'immigration et les immigrants. Le fait que
l'on considère comme allant de soi que les enclaves
d'immigrants sont «problématiques» en est un exemple.
Elles ne sont sans doute pas «problématiques» dans
lesprit des immigrants qui y vivent. En outre, le
fait que certains groupes d'immigrants dament le pion à
la population dorigine canadienne dans certains
domaines, comme l'éducation ou la criminalité, montre
bien que cette idée den faire la norme est peu
fondée.
Dun point de vue
plus étroit, la plupart des travaux quantitatifs sont le
résultat d'enquêtes transversales. On a manifestement
besoin d'études longitudinales ou de panels pour
définir avec plus de précision le processus
d'intégration. Enfin, aucun effort systématique, ou
même non systématique, n'a été fait pour intégrer
les études quantitatives et qualitatives menées sur des
sujets comparables.
On ne sait trop comment
s'y prendre pour combler le manque de données sur les
résultats différentiels des diverses catégories
d'immigrants. On pourrait peut-être envisager d'ajouter
au recensement une question sur les différentes
catégories d'immigrants, même si cette dernière ne
serait pertinente que pour un sous-ensemble des personnes
nées à l'étranger. Cela compléterait les données
tirées des sondages de Statistique Canada qui ciblent
directement les immigrants.
Enfin, il importe
deffectuer des études comparatives triangulées
mettant en cause le Canada, d'autres pays de destination,
ainsi que des pays sources, qui permettraient d'étudier
le même groupe selon divers indicateurs de résultats.
On pourrait ainsi acquérir une meilleure compréhension
de l'immigration au Canada dans un contexte mondial.
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